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Compte-rendu critique: Carine Trevisan "Les fables du deuil"

Essai 2012 15 Pages

Etudes des langues romanes - Français - Littérature

Extrait

1. Introduction

La guerre serait-elle l'art défaire couler du sang ou l'art defaire couler de l'encre ?

Dans son ouvrage Les fables du deuil, paru en 2001, l'auteur Carine Trevisan cherche à illustrer la relation entre un événement tranchant tel que la Première Guerre mondiale, et les écrits qui en ont résulté. Elle s'interroge sur les soldats qui ont survécu à cette « catastrophe inaugurale du siècle »\ et met aussi en évidence la famille du mort ou du revenant. Ce compte-rendu a pour but d'étudier la démarche adoptée par l'auteur dans son ouvrage, ainsi que d'analyser les différents sujets qu'elle évoque, en faisant le lien entre certains aspects de l’œuvre et les thèmes abordés dans le séminaire.

Je parlerai dans un premier temps de l'approche de Carine Trevisan et de quelques perceptions et impressions de la guerre qui réapparaîtront, de manière plus détaillée, au fil des chapitres de son livre. La glorification du soldat donnera ensuite matière à examiner les rites du deuil et leur développement au fil du temps : je mettrai ainsi l'accent sur ce que l'auteur écrit sur la famille, particulièrement les femmes, leur quête du corps perdu, et la signification des reliques. Après avoir analysé la relation ambiguë entre les morts et le survivant, je passerai à l'étude de cette dernière figure, en posant la question des limites expressives de la langue dans sa capacité à dire la survivance. J'écrirai enfin une brève conclusion de mon travail sur cette œuvre, et j'indiquerai les sources quej'ai pu consulter.1 2. Les fables du deuil : la mort, la perte et la mémoire

2.1 L'approche de l'auteur

Selon Pierre Pachet, l'auteur de cette œuvre n'est pas du tout détachée du sujet dont elle parle. Il s'agit d'« un chagrin collectif et historique »2, mais il y a aussi la dimension d'« un chagrin très personnel »3 lequel est même aujourd'hui encore inachevé. Pour aborder la question de savoir comment l'expérience de la Grande Guerre a formé et influencé les survivants et leurs écritures, elle a puisé dans une grande variété de témoignages qu'elle cite, par exemple des lettres du front, des romans des descendants, ou des textes poétiques. La proximité avec le choc suscité par la brutalité vue et vécue est toujours sensible, qu'il s'agisse d'une proximité temporelle, physique ou psychique4.

Carine Trevisan explique aussi le titre du livre : premièrement, il faut être conscient du fait que la mort est quelque chose d'insaisissable, « une expérience [...] qui échappe au discours de la preuve »5. Deuxièmement, le terme « deuil » lui-même est difficile à définir et délimiter : car le retour à la normalité qui est demandé aux survivants, pose tout de suite ce problème qu'il est impossible de dire a priori quand les fantasmes disparaîtront, et quand la vie quotidienne pourra recommencer, si une telle chose est possible.

2.2 La Grande Guerre

La Première Guerre mondiale a constitué un massacre inouï jusqu'alors. Hardier et Jagielski évoquent l'avènement d'« un nouveau type de conflit industriel »6 avec une haute technicité et un armement inimaginable, d'où « une vision dantesque de ces orages d'acier, de ce monde absurde gouverné par une machinerie anonyme, démoniaque, [...] »7. On est face à un clivage énorme entre le nombre des morts et celui des disparus qui peut expliquer l'impression que la Grande Guerre, bien qu'elle soit loin de nous d'un point de vue strictement temporel, « ne nous ajamais quittés »8. Les morts sont proches de nous et hantent les vivants ; ils causent la folie et le chaos. Carine Trevisan cite Paul Ricœur, montrant sa vision pessimiste du monde : « La guerre des hommes finit avec le dernier des hommes »9. La légitimité de cette guerre a été remise en question (j'y reviendrai plus avant), ce qui a ensuite encouragé de nombreux survivants et descendants à exprimer la violence et l'horreur. La Grande Guerre est un thème sur lequel de nombreux écrits se sont concentrés ; cependant, peu de textes ont survécu. Carine Trevisan donne une place à ceux que l'on a aujourd'hui la chance de connaître, dans son livre, pour les laisser parler d'eux-mêmes.

2,3 La glorification

Je suis d'avis que Hardier et Jagielski formulent cette idée d'une manière provocatrice, mais honnête : « [L]es plus hautes autorités de l'État français furent assez maladroites. Là où les familles de disparus réclamaient un corps et l'intimité d'un deuil [et c'est exactement ce que déplore Carine Trevisan], on ne leur proposa que trois thérapeutiques de groupe aussi abstraites qu'inappropriées : celles des ossuaires, des cérémonies devant les monuments aux morts et de la glorification du Soldat inconnu »10. Dans un premier temps, j'analyserai ce que Carine Trevisan écrit sur l'attitude de l'État avant de me concentrer sur les caractéristiques et la fonction du Soldat inconnu.

D'après l'auteur, les monuments font preuve de patriotisme en transformant les soldats tués en un simple symbole. Ce geste, réducteur et intempestif, ne respecte en aucune manière les besoins de la famille : un monument collectif ne peut exprimer la douleur personnelle. Ayant pour but de canaliser les émotions (un procédé qui sera au centre de ma prochaine analyse), on a dit que pleurer signifierait que les soldats étaient morts en vain. Il n'y aurait rien de plus louable que la mort pour la France ; l'honneur éternel leur serait garanti. Donc, la mort n'est plus une perte, mais un gain que l'on doit chanter. Pour l'État, il était important d'apaiser la douleur à travers la sanctification des morts. Cette manière de dénoncer le deuil comme un danger qui peut mener à la folie et au suicide culmine dans l'héroïsation du Soldat inconnu. En préservant son anonymat, on voulait que les survivants pensent que c'était leur mort qui avait été enterré là. Le Soldat inconnu n'est qu'un « tenant-lieu de tous les disparus [...], ce n'est plus une chair mais un signe [...] une sorte d'idole abstraite »11. A l'inverse de ce prototype de tous les soldats morts, l'ossuaire ne vise pas à la commémoration et aux éloges, mais il s'adresse aux vivants en leur offrant un lieu et un corps qui contribuent à l'acceptation de la mort.

2,4, Les « règles » du deuil et l'histoire des rites funéraires

Durant les combats meurtriers sur le champ de bataille, les soldats n'avaient pas souvent la possibilité d'enterrer leurs camarades conformément aux règles du culte et du respect des morts. La fosse commune ne tient pas du tout compte de l'identité et l'individualité des morts, et « [l]es inhumations sont généralement hâtives et massives [...], faites dans une urgence qui néglige les règles élémentaires qui permettraient la reconnaissance ultérieure des corps »12. Mais quelles sont ces règles dont les auteurs parlent, et à quel égard ont-elles changé ?

Pour l'État français, les choses étaient claires : à travers les monuments, il fallait que les cadavres des morts soient effacés. Le plus vite possible, le deuil doit être achevé, les pleurs séchés. 11 semble qu'il existe des limites temporelles ; une période pendant laquelle le deuil est accepté, et un certain moment à partir duquel il ne l'est plus. Cela peut même aller jusqu'à un interdit du deuil parce que ce dernier représente une menace des règles sociales. Faut-il se culpabiliser quand on continue à mener sa propre vie ? Jean Guéhenno dit dans un poème : « Mes amis sont morts / Je m'en suis fait d'autres. / Pardon ! »13. Carine Trevisan qualifie les textes qu'elle cite de « contre- monuments »14 puisqu'ils contredisent le désir d'écarter le deuil.

En outre, on remarque une nouvelle perception de la mort qui va de pair avec une mise en évidence de l'individualité. Hardier et Jagielski parlent des combattants qui, lors des « sorties nocturnes solitaires ou en petits groupes [...], partent pour ces expéditions macabres avec l'espoir de récupérer les papiers d'identité des victimes ou quelques objets leur ayant appartenu »15. La peur d'abandonner les morts à l'anonymat est si grande qu'ils hasardent cette entreprise périlleuse.

L'absence du corps et du lieu bouleverse les rites funéraires qui se sont fixés vers le XVIIIème siècle. Dans son œuvre Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen-Age à nos jours, Philippe Ariès retrace la position de l'homme face à la mort, ainsi que le développement de l'individualisation. L'auteur parle d'un passage d'une mort « apprivoisée » à une mort « ensauva- gée ». Comme les éléments funèbres sont un système rituel très codifié, ces rites, caractérisés par leur répétitivité, nous permettent un accès à la méditation de la mort qui n'est plus un événement si étrange. Cependant, ces éléments rituels commencent à se dégrader, de sorte que la religion, à partir du XIXème siècle, devient un lieu de recul. C'est la raison pour laquelle, selon Philippe Ariès, l'individu est forcé d'inventer se propre façon de s’accommoder à la mort. Un recul des rites entraîne donc la désappropriation de la mort qui devient inacceptable. La modernité du XIXème siècle offre aux individus une liberté, mais il s'agit d'une liberté angoissante : il faut assumer la responsabilité de sa vie, tandis que la collectivité donne le sentiment de protection et de sécurité.

[...]


1 Trevisan, « Des sociétés barbarisées. La Grande Guerre, une mémoire endeuillée », dans ce qui suit nommé Dsb

2 p.IX

3 Ibid.

4 Ibid. p.XII

5 Trevisan, Lesfables du deuil. La Grande Guerre : mort et écriture, dans ce qui suit nommé FD, p. XVI

6 p. 75

7 Ibid. p.76

8 Dsb

9 Ricœur, La Critique et la conviction, p. 271, dans FD, p. 25

10 p. 92

11 FDp. 11

12 Hardier et Jagielski p. 81

13 Journal d'un homme de quarante ans p. 194, dans FD p. 14

14 Ibid. p. 73

15 p. 83

Résumé des informations

Pages
15
Année
2012
ISBN (ebook)
9783656486657
ISBN (Livre)
9783656485612
Taille d'un fichier
452 KB
Langue
Français
N° de catalogue
v231871
Note
1,7
mots-clé
compte-rendu carine trevisan

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