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Etude de cas sociolinguistique et ethnographique de quatre familles indiennes immigrantes en Europe

Pratiques langagières et politiques linguistiques nationales & familiales

Thèse de Doctorat 2012 347 Pages

Etudes des langues romanes - Français - Linguistique

Extrait

Table des matières

Introduction générale

Chapitre Premier
Méthodologie
Introduction
1.1 Étude monographique, ethnographique et sociolinguistique
1.1.1 Approche monographique
1.1.2 Approche ethnographique
1.1.3 Approche sociolinguistique
1.2 Choix de la communauté indienne migrante
1.2.1 Difficultés sur le terrain de la migration
1.2.2 Procédure de repérage des familles indiennes en Europe
1.3 Instruments sociolinguistiques et ethnographiques dans la collecte de données
1.3.1 Avant d’entrer sur le terrain
1.3.1 (i) Questionnaires
1.3.2 Entrée sur le terrain
1.3.2 (i) Notre statut d’ insider ou outsider
1.3.3 Le terrain
1.3.4 Outils déployés sur le terrain
1.3.4 (i) Questionnaire sur le terrain
1.3.4 (ii) Notes de terrain
1.3.4 (iii) Marquage linguistique familial
1.3.4 (iv) Entretien avec les participants
1.3.4 (v) Enregistrement des conversations familiales
1.3.4 (vi) Observation participante
1.3.5 De Retour du terrain
1.3.5 (i) Plateforme de réseaux sociaux
1.3.5 (ii) Triangulation
1.3.5 (iii) Member-Checking
1.3.5 (iv) Transcription des données et réalisation d’un corpus
1.4 Éthique dans la recherche
Résumé et conclusion

Chapitre 2
Profil sociolinguistique des familles indiennes migrantes et pratiques langagières familiales
Introduction
2.1 Contexte de départ : l’Inde
2.2 Profil sociolinguistique des familles - origines, trajectoire, ressources langagières et pratiques déclarées
2.2.1 FAM A - de l’Haryanaàl’Isère
2.2.2 FAM B - du Bihar au Sør-Trøndelag
2.2.3 FAM C - du Bihar au Etelä-Suomenlääni
2.2.4 FAM D - du Pendjab et du Delhi au Västergötland
2.3 Pratiques langagières familiales : pratiques effectives et autres observations
2.4 Pratiques réelles des familles d’origine indienne - place, rôle et fonction des langues dans les répertoires verbaux
2.4.1 FAM A
2.4.1 (i) Premier constat : de 2003àjuin 2005
2.4.1 (ii) Deuxième constat : de juillet 2005à2008
2.4.2 FAM B
2.4.3 FAM C
2.4.4 FAM D
2.5 Pratiques langagières religieuses
2.6 Pratiques langagières régionales ou standards
Résumé et conclusion

Chapitre 3
Répertoire multilingue segmenté
Introduction
3.1 Autoévaluation : de sa nécessitéàsa légitimité
3.2 Répertoires multilingues segmentés - (Truncated multilingual repertoire)
3.3 Répertoire multilingue segmenté - Son usage et sa fonction au sein des familles indiennes migrantes en Europe
3.3.1 Espace
3.3.1 (i) Contexte
(a) Contexte religieux
(b) Contexte des pratiques alimentaires
(c) Contexte des sorties et des loisirs
(d) Contexte du travail
3.3.2 Mobilité et polycentralité
3.3.3 Ordres de l’indexicalité
3.4 Évaluation de la compétence segmentée
Résumé et conclusion

Chapitre 4
Politique linguistique : nationale et familiale
Introduction
4.1 Politique linguistique : définition, rôle et répartition
4.2 Idéologie linguistique et son impact sur la politique linguistique
4.3 Politique linguistique nationale et familiale
4.4 Politique linguistique nationale - Inde
4.4.1 Langues Schedule de l’Inde
4.4.2 Hindi et anglais : leur statut et leur rôle dans la politique linguistique indienne
4.4.3 Politique linguistique éducative en Inde
4.5 Politique linguistique nationale - France
4.5.1 Politique linguistique éducative - France
4.5.2 Politique linguistique familiale - FAM A
4.6 Politique linguistique - Suède
4.6.1 Politique linguistique éducative - Suède
4.6.2 Politique linguistique familiale - FAM D
4.7 Politique linguistique - Norvège
4.7.1 Politique linguistique éducative - Norvège
4.7.2 Politique linguistique familiale - FAM B
4.8 Politique linguistique nationale - Finlande
4.8.1 Politique linguistique éducative - Finlande
4.8.2 Politique linguistique familiale - FAM C
4.9 Points de conflit entre la politique linguistique nationale et la politique linguistique familiale
Résumé et conclusion

Chapitre 5
Transmission linguistique intergénérationnelle et identité
Introduction
5.1 Transmission orale et transmission écrite
5.2 Identité et transmission des langues premières
5.3 Transmission linguistique intergénérationnelle
5.3.1 Transmission linguistique et identité : le cas de la FAM A
5.3.2 Transmission linguistique et identité : le cas de la FAM D
5.3.3 Transmission linguistique et identité : le cas de la FAM B
5.3.4 Transmission linguistique et identité : le cas de la FAM C
Résumé et conclusion
Conclusion générale
Politique linguistique nationale, éducative et familiale
Politique linguistique dans le pays d’origine
Politique linguistique de la famille A en France
Politique linguistique de la famille D en Su è de
Politique linguistique de la famille B en Norv è ge
Politique linguistique de la famille C en Finlande
Apports et résultats
Présence de l’anglais chez les participants
Le stress d’identité
La compétence segmentée par domaine
Pistesàexplorer

Bibliographie

Index des auteurs et thématiques

Annexes

Index des tableaux et des figures

Figure 1 : Tableau de l’approche monographique et ses caractéristiques

Figure 2 : Carte linguistique de l’Inde du Nord et de l’Ouest

Figure 3 : Carte linguistique de l’Inde de l’Est et du Nord-est

Figure 4 : Lieux d’origine des familles immigrantes

Figure 5 : Pays de migration et d’installation des familles indiennes en Europe

Figure 6 : La carte de l ’État de l’Haryana

Figure 7 : La variétébangarue et la région natale des parents de la FAM A

Figure 8 : Tableau des profils biographiques et linguistiques de la FAM A en

Figure 9 : État du Bihar

Figure 10 : Tableau des profils biographiques et linguistiques de la FAM B en

Figure 11 : État du Bihar avec les noms de villes

Figure 12 : Tableau des profils biographiques et linguistiques de la FAM C en

Figure 13 : État du Pendjab

Figure 14 : État du Delhi

Figure 15 : Tableau des profils biographiques et linguistiques de la FAM D en

Figure 16 : Récapitulatif des pratiques langagi è res, emploi et connaissance des langues

Figure 17 : Autoévaluation du Bahasa Malaysia par YAS

Figure 18 : Autoévaluation de la langue hindie par RAF

Figure 19 : Différentesétapes de la classification eténumération des langues indiennes depuis le recensement

de 2001

Figure 20 : Liste des langues officielles dans la Eighth Schedule

Figure 21 : Langues proposées dans lesécoles des États dont sont issus les parents

Liste des abréviations et convention des transcriptions

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Introduction générale

Les pratiques langagières des familles immigrantes, dans un monde où les processus de globalisation s’accélèrent, sont emblématiques des nouveaux défis rencontrés dont il s’agira ici d’étudier les diverses incidences sur les politiques linguistiques nationales et familiales et sur les attitudes langagières de nos participants. Depuis une quinzaine d’années, plusieurs études ont été menées dans la perspective d’une sociolinguistique marquée par la globalisation des échanges (Blommaert et al., 2005 ; Blommaert, 2010 ; Collins et Slembrouck, 2007 ; Ricento, 2006). Le travail engagé viseàfaire émerger de nouvelles théories en vue d’apporter des réponses au moins partielles aux interrogations soulevées par une sociolinguistique impliquant une multitude de thèmes stimulants : l’hybridité langagière, les répertoires multilingues, les politiques linguistiques nationales, familiales et éducatives, l’identité linguistique et culturelle de la population immigrante et l’intégration linguistiqueàla société d’accueil.

Nous avons entrepris une recherche portant sur les pratiques langagières de familles indiennes immigrantes dans quatre pays européens,àsavoir la France, la Suède, la Norvège et la Finlande. Cette étude prolonge celle que nous avons menée dans le cadre de notre master en sciences du langage réaliséàl’université Stendhal Grenoble 3. Nous avions rédigé un mémoire1 sur une famille indienne baséeàGrenoble (Haque, 2006), et nous avons voulu élargir notre rechercheàl’échelle européenne. Le choix de la communauté indienne repose sur le fait que nous appartenons nous-mêmeàcette communauté. L’étude sociolinguistique de cette minorité spécifique n’a retenu jusqu’à aujourd’hui que peu d’attention dans ces quatre pays européens. Notre recherche monographique est, nous semble-t-il, l’une des premièresàenquêter sur ce terrain. Quant au choix des pays européens,àl’exception de la France où nous avions ébauché notre projet de recherche dès notre master, nous n’avions pas prévu spécialement d’étudier des familles installées dans des pays nordiques. Mais dès lors que la recherche de familles a été lancée en Europe par l’entremise de divers réseaux, notre choix s’est effectué en fonction du profil que nous souhaitions traiter et non pas en fonction du pays de résidence de nos participants. Le cas du choix de la famille installée en Suède est particulier, car nous y avons été accueilli dans le cadre d’une bourse doctorale en 2008 ; nous avons donc choisi une famille indienne qui vivait dans la ville où nous allions séjourner.

L’étude porte sur deux générations, la première étant celle des parents dont la migration en Europe date d’une dizaineàune vingtaine d’années et la deuxième celle de leurs enfants dont l’âge varie entre 4 et 20 ans. La deuxième génération est celle de la transition et de la passation des traditions et valeurs familiales. C’est pourquoi nous avons axé notre étude sociolinguistique sur les interactions entre ces deux générations.

En quoi consistent ces pratiques langagières, comment se déroulent-elles et quels sont les motifs menant au choix d’une langue plutôt qu’une autre lors de la communication intrafamiliale ? Dans une situation de migration, si les langues parentales ne sont pas les mêmes que les langues d’accueil, il est important d’analyser la place, le rôle et la fonction de la langue patrimoniale au sein de la famille. Suiteàla naissance etàla scolarisation de la deuxième génération, il est fort probable que la langue d’accueil occupera une place dominante dans le foyer, reléguant la langue des parents au second plan. Le basculement d’une langueàl’autre pour les parents, la communication familiale effectuéeàtravers des énoncés hybrides dans le foyer, la présence de deux groupes linguistiques - celui des parents et celui des enfants - conditionnent les pratiques langagières, mais aussi les attitudes linguistiques familiales. La langue tient une place cruciale dans la relation entre les membres de la famille au sein du foyer migrant, dans les activités professionnelles ou scolaires en dehors du foyer, dans le maintien d’une identité, ou bien dans la construction d’une identité influencée par le mode de vie de la société d’accueil. Quel est le rôle de la langue parentale ? Où se situe la langue d’accueil par rapportàla langue parentale ? Quelle est la place dans le foyer de la deuxième ou de la troisième langue, en l’occurrence l’anglais ? Y a-t-il d’autres langues dans le répertoire de nos participants dont les rôles et les fonctions soient capitaux dans la construction de l’identité de la deuxième génération ? Nous sommes entré dans les foyers de ces familles immigrantes indiennes avec ce questionnement et ces interrogations auxquels nous voulions tenter d’apporter des réponses.

Il nous est rapidement apparu que les pratiques langagières familiales ne peuvent pas être complètement cernées sans prendre en considération la politique linguistique nationale, éducative et familiale. Comment les langues sont-elles agencées par les instances gouvernementales, par les institutions scolaires, et enfin, par les chefs de famille ? Comment les responsables politiques s’y prennent-ils pour légitimer et valoriser les pratiques d’une langue ? Pourquoi s’appuie-t-on sur une politique des langues ? Quelle est l’idéologie linguistique de la nation ou de la famille qui viseàpromouvoir etàprivilégier une cultureàtravers une langue ? Dans le contexte de la migration, la politique linguistique est souvent instrumentalisée au profit d’un discours plus large sur l’intégration des migrants. Au sein des instances politiques, le débat2 s’engage sur les conditions d’accueil des migrants. La maitrise de la langue d’accueil devient parfois une condition sine qua non pour rester sur le territoire national. Cette pressionàl’intégration via l’apprentissage obligatoire de la langue d’accueil n’est pas sans conséquence sur l’identité de la population immigrante ; en effet, la pratique et l’usage de ses langues, notammentàl’extérieur du foyer, peuvent faire l’objet de stigmatisation.

C’est pourquoi, dans cette étude, nous examinerons la politique linguistique nationale des quatre pays européens concernés, ainsi que celle de l’Inde d’où sont originaires les familles étudiées. Il est important de connaitre les idéologies langagières et les politiques linguistiques de chacun de ces paysàtravers leur histoire propre afin de pouvoir déterminer l’impact que celles-ci peuvent avoir sur la population immigrante. Nous évoquerons le statut des langues nationales, officielles ou celles qui sont considérées de facto comme telles. Nous verrons quel est le rôle de ces langues privilégiées et étudierons le statut des autres langues du territoire, notamment les langues minoritaires endogènes ou issues de la migration. Ensuite, nous nous pencherons sur la politique linguistique éducative de chacun de ces cinq pays, y compris celle de l’Inde. Nous parlerons de l’Inde car les participants de la première génération y ont été scolarisés. Nous serons donc en possession d’éléments pour comprendre le contexte plurilingue dans lequel nos participants et les Indiens en général ont vécu depuis leur enfance, contexte plurilingue qui est renforcé par une politique linguistique éducative promouvant l’enseignement d’au moins trois languesàl’école (Meganathan, 2011). Un tel parcours plurilingue a un effet sur les attitudes linguistiques des parents, qui ne considèrent pas l’apprentissage de plusieurs langues par leurs enfants comme nocifs, mais au contraire comme une pratique “normale”. Concernant les quatre pays européens, nous évoquerons dans un premier temps, les langues enseignées dans le cursus scolaire, et dans un deuxième temps, nous considèrerons la problématique liéeàl’enseignement des langues de la migration au sein des écoles.

Il pourrait nous être reproché de ne pas avoir enquêté sur le terrain scolaire, auprès des professeurs dispensant l’enseignement des langues de la migration, notamment les langues indiennes. Dans notre projet de recherche, nous nous sommes limité aux foyers des quatre familles, qui sont devenus notre terrain principal et privilégié pour le recueil de données. Au travers des récits et des entretiens avec les participants, nous avons recueilli des informations sur la situation de l’enseignement des langues parentalesàl’école. Les informations ainsi obtenues ont été ensuite corroborées par les travaux menés dans le domaine de la politique linguistique éducative. En nous concentrant essentiellement sur les foyers, nous accordons ainsi une attention particulièreàla voix de nos participants. Nous aborderons ensuite la politique linguistique familiale, un thème relativement nouveau en sociolinguistique (Deprez, 1996 ; Curdt-Christiansen, 2009 ; Schwartz, 2010) qui se penche sur les décisions et les choix effectués par les parents quantàl’emploi des langues au sein du foyer. Àl’image de la politique linguistique « d’en haut », selon les termes employés par Deprez (1996), il existe une politique linguistique d’en bas, dans laquelle les parents font des choix et prennent des décisions concernant l’apprentissage ou la transmission de telle ou telle langueàleurs enfants. Le fait de parler de politique familiale permet de mieux cerner l’idéologie linguistique des parents, leurs attitudes vis-à-vis des langues et enfin leurs motifs pour éventuellement promouvoir l’emploi d’une langue spécifique. Nous nous pencherons également sur les conflits potentiels entre la politique linguistique familiale et la politique linguistique nationale.

Notre étude peut être qualifiée de “micro”, dans la mesure où nous nous intéressons aux micro-emblèmes linguistiques par lesquels chaque famille constitue une entité spécifique et plurilingue. L’aspect “macro” sera tout de même présentàtravers notre analyse des politiques linguistiques nationales et éducatives. Nous pouvons donc formuler ainsi la problématique de notre recherche doctorale :

Pour conserveràla fois sa culture d’origine et s’intégrer dans son nouveau milieu, la famille indienne doit mettre en place une politique linguistique familiale différente de la politique linguistique nationale du pays d’accueil. Comment s’y prend-elle ?

Faceàcette problématique, nous tenterons de privilégier les aspects inédits et novateurs, notamment cette relation conflictuelle entre les politiques linguistiques familiales et nationales, sujet peu traité en sociolinguistique. Dans le cadre de cette problématique, nous essayons aussi de saisir les tenants et les aboutissants de la transmission linguistique intergénérationnelle ainsi que la transmission d’autres valeurs dans le ménage. La transmission linguistique familiale est, de fait, influencée par la politique linguistique familiale (niveau micro) ; cette transmission de l’héritage linguistique et culturel peut être encouragée et secondée par la politique linguistique nationale (niveau macro) comme on le verra dans le cas de la Finlande. Quel est le degré de “réussite” de la transmission de la langue parentale, et comment les enfants de la deuxième génération s’approprient-ils les pratiques langagières traditionnelles de leurs parents ? Les langues parentales font-elles office de carapace, de bouclier ou encore d’armure pour contrer l’invasion culturelle et linguistique du pays d’accueil dans le foyer des migrants ? La préservation de l’héritage linguistique et culturel dans un foyer migrant est-elle cruciale pour le développement et l’équilibre des enfants, pour celui des parents et pour les collectivités locales ?

Pour la famille indienne vivant en Inde, ou dans d’autres pays dans le cas de la diaspora, le rôle de la religion demeure fondamental dans la formation d’une idéologie du maintien et de la sauvegarde des valeurs indiennes, comme certains auteurs ont pu le remarquer dans le cas de familles installées en Australie (Lakha et Stevenson, 2001), en Angleterre (Agnihotri, 1987), en Suisse et en Inde (Sapru, 2006). Alors que dans presque toutes les familles indiennes choisies comme sujet d’étude, les langues parentales ont perdu de leur importance aux yeux de la deuxième génération, il s’avère néanmoins que les parents ont réussi, peu ou prouàinculquer des valeurs religieusesàleurs enfants. C’est pourquoi nous nous intéresserons aussiàcette dimension de la transmission, qui n’a fait l’objet que de peu d’enquêtes dans le domaine sociolinguistique de la migration. Nous examinerons la place des langues sacrées au sein des répertoires verbaux, leurs modes de transmission aux enfants et enfin le rôle qu’une langue sacrée peut jouer dans la construction de l’identité et dans le maintien des valeurs familiales.

La méthodologie consisteàenquêter dans les foyers des participants en s’appuyant sur trois approches - monographique, ethnographique et sociolinguistique. Les principaux outils employés pour le recueil de données sont les questionnaires, les entretiens et l’enregistrement de conversations familiales. D’autres instruments ethnographiques comme les notes de terrain, les relevés du marquage linguistique familial, l’observation participante, la triangulation et le member-checking figurent également dans le processus de collecte et d’analyse de données. Les pratiques langagières et les attitudes linguistiques de quelques participants ont été aussi suivies sur Facebook3.

L’approche monographique pourrait nous être reprochée dans la mesure où la méthodologie employée est soupçonnée de produire des résultats non représentatifs concernant la communauté ciblée. L’objectif de notre travail n’est pas, de fait, de statuer sur les pratiques langagières familiales représentatives de la communauté indienne en Europe. Notre recherche s’inscrit dans une visée qualitative consistant en quatre études de cas au travers desquelles nous voulons dégager certaines spécificités des pratiques langagières familiales ; et cela, en adoptant une approche ethnographique. Tout en admettant que nos données ne soient pas statistiquement représentatives, nous pensons que les informations obtenues dans notre étude de cas sont singulières, pertinentes et exactes, autant que cela soit possible, par opposition aux données statistiques qui ne permettent pas de croiser déclarations des locuteurs et pratiques réelles en œ uvre au sein des foyers. Nous estimons par ailleurs que cette étude est significative dans la mesure où les conditions auxquelles les familles indiennes doivent faire face pour transmettre les langues patrimoniales sont bien celles que nous décrivons : dans les quatre pays, les langues indiennes sont très peu enseignées dans les écoles et la transmission des langues patrimoniales et de la culture d’origine représente par conséquent un défi pour toutes les familles indiennes qui vivent dans les mêmes villes que nos participants. Les quatre familles ont des caractéristiques communes, comme la présence de l’anglais dans le répertoire verbal de tous leurs membres et l’importance des valeurs religieuses.

De la même façon, on pourrait enfin nous reprocher de ne pas évoquer la problématique liéeàla compétence langagière de nos participants plurilingues. Au niveau de l’approche sociolinguistique fonctionnelle, nous considérons que la problématique de la compétence linguistique pour des locuteurs plurilingues ne se pose pas en termes de maitrise des langues évaluéeàl’aune des normes monolingues. Comme l’ont montré Hymes (1996), Gumperz et Hymes (1972), ainsi que d’autres après eux, il est presque impossible d’évaluer la compétence linguistique dès lors que chacune des langues a son propre fonctionnement et que la notion de compétence peut varier énormément d’une langueàl’autre. Nous ne disposons pas d’outils permettant de mesurer la compétence d’un bilingue. Néanmoins, les critiques au sujet de la non-prise en compte des compétences linguistiques de nos participants dans notre analyse nous ont amenéànous interroger sur cette problématique etàla développer en creusant la notion de Truncated Competence proposée par Blommaert (2010) et Dyers (2008). Nous avons traduit truncated par “segmenté”, pour rendre compte de l’idée que la connaissance d’une langue est spécifiqueàun certain domaine. Même si ces connaissances sont “imparfaites”, elles permettent ou autorisent l’emploi de la « compétence plurilingue plurielle » (Coste et al., 2009). La notion de répertoire verbal segmenté est très pertinente dans le cas de la population immigrante en Europe dont les pratiques langagières sont très souvent stigmatisées en raison de l’absence de maitrise “totale” de la langue d’accueil et des différentes marques d’hybridité présentes dans le discours de la plupart des migrants.

Cette thèse s’organise en cinq chapitres. Le premier chapitre “Méthodologie” présentera les différentes approches méthodologiques employées lors de cette étude ; nous verrons comment notre thèse se situeàun croisement de disciplines, “Approche monographique” (1.1.1), “Approche ethnographique” (1.1.2), “Approche sociolinguistique” (1.1.3). Àce titre, elle est un exemple d’interdisciplinarité. Le deuxième chapitre (2) “Profil sociolinguistique des familles indiennes migrantes et pratiques langagières familiales” présentera une esquisse des profils sociolinguistiques de chacun des participants étudiés. On évoquera les pratiques langagières “effectives” (2.3) ; nous examinerons le rôle et la fonction de chacune des langues dans les répertoires verbaux de nos participants (2.4). Puis nous nous interrogerons sur la présence dans le foyer de langues qui n’ont pas été déclarées par les enquêtés, notamment les “Pratiques langagières religieuses” (2.5). Le troisième chapitre “Répertoire multilingue segmenté” s’intéresseraàl’analyse détaillée du répertoire verbal segmenté des membres des familles indiennes. La compétence segmentée sera mise en relief (3.3) en lien avec l’espace (3.3.1) envisagé au travers de la mobilité et de la polycentralité (3.3.2) et des ordres de l’indexicalité (3.3.3). Le quatrième chapitre (4) “Politique linguistique : nationale et familiale” tentera de dégager les enjeux de la politique linguistique nationale et éducative dans les cinq pays concernés - l’Inde (4.4) et les quatre pays européens point de chute de la migration (4.5à4.8). Nous évoquerons la politique linguistique familiale et développerons les conflits potentiels entre la politique linguistique nationale et la politique linguistique familiale dans un contexte migratoire (4.9). Le cinquième chapitre “Transmission linguistique familiale et notion d’identité” abordera le processus de la transmission linguistique intergénérationnelle (5.3) dans les quatre foyers. Le questionnement identitaire de la deuxième génération et la transmission des valeurs religieuses y seront également traités. Enfin, nous reprendrons dans la conclusion les principales thèses que nous défendons.

Chapitre Premier

Méthodologie

Introduction

Toute recherche s’appuie sur une méthodologie qui lui est propre avec un objectif précis. Une des premières tâches des chercheurs est d’élaborer et de définir l’archéologie de méthodologie qui conceptualise les approchesàappliquer, les outilsàemployer, et les procédures de mise en œuvre du traitement et de l’analyse des données. La nature de notre travail concerne une étude de terrain sur les pratiques et les politiques langagières des familles indiennes immigrées en Europe. Il s’agirait donc de choisir une approche et des procédés méthodologiques qui justifieraient leurs emplois en fonction de l’objectif et du cadre de la recherche. Nous sommes conscient qu’il n’y a pas une seule méthode et une seule approche dans toutes les recherches pour recueillir des données. D’après Romaine (1982 : 283) qui cite Feyerabend (1978 : 307), « a science that insists on possessing the only correct method and the only acceptable results is ideology, and not science ». Dans le cadre de notre étude qui englobe plusieurs éléments tels que la famille, l’immigration, les pratiques et la politique linguistique, nous nous engageonsàutiliser plusieurs disciplines. Ainsi, une réflexion interdisciplinaire jouera un rôle central dans la collecte, le traitement et l’analyse des données ; nous l’aborderons dans les passages qui suivent.

1.1 Étude monographique, ethnographique et sociolinguistique

Afin de cerner le champ d’études dans le continent européen et sur la diaspora indienne qui, avec vingt-millions de personnes, représenteàelle seule la population totale des trois pays nordiques - la Suède, la Norvège et la Finlande, il nous a tout d’abord fallu structurer et modeler l’objectif selon l’approche et la nature de la recherche entreprise.

1.1.1 Approche monographique

D’après Fibbi et d’Amato (2008 : 9), les études migratoires peuvent être étudiées selon trois approches : convergente, divergente et comparative (comparaison « d’un groupe migrant avant sa migration dans le pays d’envoi et après sa migration dans le pays de résidence »). L’approche convergente est l’étude de différents groupes dans un seul pays, alors que la divergente tendàétudier les mêmes groupes de migrants dans les différents pays d’accueil. Notre étude s’inscrit dans cette perspective. Nous ciblerons notre étude sur quatre familles immigrantes d’origine indienne en France, en Suède, en Norvège et en Finlande. Nous pouvons qualifier cette étude comme une étude monographique qui tentera d’explorer les activités, les pratiques des individus dans « un système limité » (Creswell, 1998 : 61, cité par Walters, 2007 : 91). L’étude monographique est définie en sociologie par Theodorson & Theodorson (1969), cité par Duff (2008 : 23) comme « a method of studying social phenomena through the thorough analysis of an individual case. The case may be a person, a group, an episode, a process, a community, a society, or any other unit of social life ». Le tableau ci-dessous propose une présentation générale des caractéristiques de notre étude de cas :

Figure 1 : Tableau de l’approche monographique et ses caractéristiques

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L’étude monographique que nous allons mener correspond, comme souligne Yin (1984), cité par Eisenhardt (1989 : 534), aux « single or multiple cases, and numerous levels of analysis ». Notre approche monographique comprend quatre études de cas, une combinaison de quatre familles et quatre pays, dans un contexte européen. Elle vise la singularité des pratiques et de la politique langagière des individus, en portant un regard critique sur la politique linguistique dans leurs pays de résidence. Les principaux outils employés pour la collecte des données dans cette méthode sont des questions ouvertes et des entretiens, l’observation participante et l’enregistrement des conversations familiales.

Cette approche a été l’objet de critiques au travers de nombreuses présentations scientifiques4.

Critiques selon lesquelles nos résultats émanant d’une étude monographique ne sauraient être représentatifs. Notre motif n’est pas de préciser les pratiques langagières de l’ensemble de la diaspora indienne dans toute l’Europe, mais au contraire de nous intéresseràla particularité etàla spécificité de l’analyse riche et approfondie des thèmes que nous désirons aborder. La notion même de représentativité n’est pas pertinente dans notre approche qui se veut plus ethnographique et anthropologique que sociologique. Nos quatre études de cas pourront faire ressortir l’évolution des pratiques langagières en lien avec le discours des membres de la famille. De plus, pour appréhender comment une politique linguistique d’en haut, c’est-à-dire la politique linguistique d’un État, est perçue par ses habitants, il est nécessaire de passer par l’étude du discours que chaque individu tient sur cette politique.

Nous aimerions cependant réagir sur la problématique de la représentativité dans l’approche monographique qui embarrasse la plupart des chercheurs. Nous tenterons ainsi d’attirer l’attention des acteurs scientifiques (dans certaines disciplines, notamment économique et politique) sur le fait qu’une étude monographique peut leur être utile. Plusieurs acteurs dans le domaine des sciences sociales défendent la méthode de l’analyse de cas (Eisenhardt, 1989 ; Yin, 2003 ; Walters 2007 ; Duff, 2008 ; Simons, 2009). Le principal reproche qui lui est adressé est celui du manque de représentativité. Mais Yin (2003 : 10) considère qu’en développant et en généralisant les propositions théoriques, la représentativité peut tout de même être atteinte. Comment peut-on y parvenir ? Il existe quelques techniques que nous allons énumérer ci-dessous :

a. La représentativité analytique : Selon Walters (2007 : 99, cité par Yin, 2003), « case studies can be used to contribute to or expand on current explanations in relation to social issues ». Nous pensons que c’est une manière possible de générer des théories. Pour Woodside (2010 : 250), « the investigator is striving to generalize a particular set of results to some broader theory ». Nous pensons que l’application de cette technique nous donnera l’opportunité de tester et de générer des théories originales basées sur des faits qui ne peuvent apparaitre dans des études quantitatives qui se basent le plus souvent sur des catégories de perception ne remettant pas en cause le sens commun. Même si les études de cas ont une portée limitée, le processus d’analyse et les résultats sont susceptibles de générer des théories nouvelles qui, elles, pourront-être généralisées, devenant ainsi une source potentielle de références dans l’avenir. Les nouvelles théories qui émanent des données de terrain (Grounded theory) sont fondéesàpartir d’une étude de terrain (Simons, 2009 : 168). L’exemple le plus célèbre est l’œuvre de Piaget qui, selon Gerring (2007 : 40), développe sa théorie sur le système cognitif des humains en étudiant d’abord le cas particulier de ses deux enfants.

b. La représentativité dans le cadre d’une étude d’inter-cas : Simons (2009 : 164) note qu’en faisant une analyse dans le cadre d’une étude comparative entre deux cas particuliers ou plus, « you will have studied several cases and, through a process of cross-case analysis, identified common issues in each case and interconnecting themes between them. You may have started with one and as you moved from case to case re-examined the themes in different contexts to see what aspects of the analysis hold true from case to case and what might be different ». De cette analyse, on peut faire des « general propositions across the number of cases studied »5. Cependant, l’auteure met en garde qu’une telle représentativité ne sera pas applicableàl’ensemble de la population, mais que son intérêt repose justement dans sa spécificité. Par exemple, si le résultat indique que, dans chaque ménage indien étudié dans la diaspora, la langue anglaise jouit d’une place importante, nous ne pourrons certes pas le généraliser pour toutes les familles immigrantes d’origine indienne en Europe. Mais si, suiteàdes analyses de la documentation, la même tendance langagière apparait chez les immigrants indiens, ou même dans la population indienne en général, un tel résultat particulier peut devenir alors toutàfait représentatif.

c. La représentativitéàpartir d’une particularité approfondie6: Simons (2009 : 167) souligne que l’objectif ici est « try to capture the essence of the particular in a way we all recognize ». Simons explique que « if this is studied in all its particularity, there is potential both for discovering something unique and for recognizing a universal truth »7. C’est dans ce sens que nous dirigerons notre étude pour révéler divers aspects inconnus ou peu documentés sur le terrain au sein des foyers d’immigrants. Il nous semble que la découverte de quelque chose d’unique ne conduirait pas nécessairementàla représentativité. Mais il s’agit plutôt de faire reconnaitre la validité des faits rapportés dans l’étude. Notons encore que Flyvbjerg (2006) qualifie les travaux de Galilée, Newton, Einstein, Darwin et Freud d’approches monographiques dont les résultats ont été considérés comme représentatifsàpartir de quelques études de cas, et non pas sur une centaine.

Notre étude visant la politique linguistique nationale et familiale, nous allons expliciter les traits, les enjeux et la réalité autour de ces thèmes au travers des analyses induites. La question principale qui nous sera posée est la suivante : des recommandations reposant sur une étude monographique peuvent-elles inspirer la politique linguistique des instances gouvernementales ? Simons le pense en disant que « Not all single case studies inform a specific policy. However, in a “ telling ” way, through the presentation of complex, multiple realities and experience, they provide opportunities for policy-makers to increase their understanding of particular situations, which may contribute to policy-making in the longer term »8.

Un dernier aspect des études de cas qui fait l’objet de critiques de non-scientificité est, d’après Flyvbjerg (2006), le statut accordé au discours narratif. Cependant, ce défenseur des études de cas cite quelques auteurs qui accordent une importance centraleàla narration dans les démarches d’investigation des sciences sociales (Arendt, 1958 ; Carr, 1986). Selon Mattingly (1991 : 237), cité par Flyvbjerg, « narratives not only give meaningful form to experiences we have already lived through but also provide us a forward glance, helping us to anticipate situations even before we encounter them, allowing us to envision alternative futures ». Pour conclure, aux yeux de Flyvbjerg, « the narrative has already supplied the answer before the question is asked »9. Dans notre étude, les récits de vie racontés par les parents, et dans quelques cas par les enfants, ont apporté des informations sur leurs pratiques langagières qui n’auraient pu être révélées par les réponsesàun questionnaire.

1.1.2 Approche ethnographique

Ayant commencé notre étude de cas dans le processus de collecte de données par questionnaire et guide d’entretien, nous avons remarqué par la suite que nous employions un certain nombre d’outils ethnographiques d’une manière non réfléchie, non consciente, lors de notre contact avec les participants sur le terrain. Les outils comme les notes sur le terrain, l’observation des participants, le suivi des participantsàtravers de courts séjours dans leurs pays de résidence, etc. peuvent être employés dans le cadre de l’étude de cas. A-t-on vraiment besoin de qualifier notre étude d’étude ethnographique ? En quoi se distingue alors l’étude de cas de l’ethnographie ? Walters (2007 : 89) note « there is often a lack of clarity about the terms “ ethnography ” and “ case study ” and what differentiates them as research terms ». Se référantàCreswell (1998) en premier lieu, elle considère que, l’ethnographie est une « description and interpretation of a cultural or social group or system in which the researcher studies the meanings of behaviour, language and interactions of the culture sharing group (Creswell, 1998 : 58) and (sic) case study as an exploration of a bounded system … over time (Creswell, 1998 : 61) ». En deuxième lieu, Walters (2007 : 92) mentionne Hammersley (1992 : 183) qui qualifie l’ethnographie comme « the much broader qualitative method » et l’étude de cas comme « “ a selection strategy ” alongside “ experiment ” and “ survey ” ». Walters dit plus loin que « ethnography provides a holisitic view of a social group or culture, case study an in-depth study of a bounded system or case of set of cases »10. La distinction d’après l’auteure réside dans le fait que l’approche monographique « is not seeking to understand a social group or system (unless a group is taken as a case), it is seeking to understand a case within an acknowledged social system »11. Cette différenciation entre les deux termes nous permettra de clarifier notre positionnementàl’égard de notre recherche. C’est une étude de cas dans la mesure où elle vise quatre familles indiennes dans un contexte migratoire en Europe. Notre objectif n’est pas de rechercher les enjeux de la migration des Indiens en Europe, ni de la migration en général dans les quatre pays auxquels nous nous intéressons. Ainsi précisée, notre étude est bien monographique. Cependant, elle ne se limite pas aux pratiques langagières des quatre familles observées, mais elle concerne aussi un très vaste contexte, celui de la politique linguistique nationale et familiale. S’ajoutentàcela la biographie et la trajectoire linguistiques et migratoires de chaque participant. Walters, dans son étude sur les élèves bangladeshis, ne réduit pas la notion de contexteàun simple « background scenery or noise »12. Ajouter l’ethnographie comme démarche de recherche lui a permis de prendre en considération le système social ou culturel dont les élèves font partie. L’auteure affirme aussi que les méthodes ethnographiques ont facilité une interaction longue avec les participants dans leur vie quotidienne, et en même temps, l’on fait participeràleurs activités journalières, comme un membre du groupe social. Dans notre cas, l’approche ethnographique menée dans quatre pays européens nous a permis de ne pas dissocier les participants migrants et leur contexte migratoire du système sociopolitique du pays de résidence. L’investigation ethnographique a apporté des renseignements complémentaires aux outils traditionnels de la sociolinguistique (entretiens et questionnaires) employés au cours de la collecte des données.

1.1.3 Approche sociolinguistique

Ayant déjà qualifié cette étude de monographique et d’ethnographique, nous sommes enclinàlui attribuer également la caractéristique de sociolinguistique. Or avons-nous besoin d’ajouter une troisième approche méthodologique alors que les deux dernières auraient suffi ?

La sociolinguistique est une discipline qui, comme son nom l’indique, étudieàla fois l’usage de la langue dans la société et le phénomène structurel de la langue. Le premier renvoieàtous les facteurs qui déterminent l’emploi de la langue au sein de la société et l’étude structurelle de la langue se base sur les aspects formels du discours, comme le style, les phonèmes, les variétés, etc. La sociolinguistique croise les méthodes de la sociologie et de la description linguistique : elle ne constitue pas une discipline autonome (Bright, 1966 : 11 ; Romaine, 1982 : 6). Hymes (1974) voit la sociolinguistique comme une discipline multiple qui comprend non seulement la sociologie et la linguistique, mais aussi l’anthropologie sociale, la didactique, la poétique, le folklore et la psychologie (cité par Romaine, 1982 : 5).

La sociolinguistique embrasse aujourd’hui plusieurs champs d’études distincts et son essor est tellement frappant que certaines études menées sous sa houlette forment de plus en plus des disciplinesàpart. Paulston et Tucker (2006 : 1) indiquent des exemples comme la pragmatique, les études de genres, celles sur les pidgins et le créole, la politique linguistique et l’éducation des minorités linguistiques. L’investigation sociolinguistique s’intéresse aussiàl’approche quantitative en linguistique de la variation (cf. Labov, 1972 ; Milroy, 1980 ; Trudgill, 1974),àl’étude des dialectes, de la diglossie et du bilinguisme (voir Weinreich, 1953 ; Ferguson, 1959 ; Haugen, 1976),àl’orientation interactionnelle et ethnographique de la communication (voir Gumperz, 1982 ; Goffman, 1981 ; Hymes 1996), au militantisme des minorités linguistiques, des droits linguistiques et de la politique linguistique (Heller, 1999 ; Ricento, 2006 ; Schiffman, 1996), etàl’approche de la didactique et de l’apprentissage des langues minoritaires, langues des migrants (Skutnabb-Kangas, 1981 ; Billiez, 1985 ; Matthey 2010). Chacun de ces sous-domaines de la sociolinguistique peut être rangé de façon plus ou moins dichotomique entre “linguistique” et “sociologie de la langue”, ou bien dans les deux catégoriesàla fois. Notre travail s’articule et explore les données du point de vue de la sociologie des langues et aucun traitement linguistique n’est mené. Cela nous conduitàréfléchir sur le débat concernant la différence entre la sociolinguistique et la sociologie de la langue. D’après Wardhaugh (2006 : 13), « sociolinguistics is concerned with investigating the relationships between language and society with the goal being a better understanding of the structure of language and how languages function in communication ; the equivalent goal in the sociology of language is trying to discover how social structure can be better understood through the study of language . . . ». Il cite Hudson (1996 : 4) qui distingue la sociolinguistique comme « the study of language in relation to the society, whereas the sociology of language is the study of society in relation to language ».

Notre objectif n’est pas de saisir la structure de la langue ; il n’est pas non plus axé sur la compréhension de la société et son fonctionnement. Nous visons plutôt les fonctions des langues lors de la communication, l’usage et les pratiques langagières au sein des familles microemblèmes. Nous considérons en effet que, dans notre étude, la langue est considérée comme le socle de toute communication et de tous les actes quotidiens dans la société. Plus précisément, notre thèse porte sur les pratiques langagières, la représentation et l’idéologie langagière, la politique linguistique nationale, familiale et éducative dans une Europe largement peuplée de migrants. Elle pourrait être qualifiée de sociolinguistique appliquée (Applied Sociolinguistics).

Les outils employés pour la collecte des données reposent sur les questionnaires, les entretiens et l’enregistrement de conversations familiales, ajoutés aux autres approches abordées plus haut. Tous ces outils qui ont été employés dans le recueil de données sont en effet compatibles avec les trois approches. Les entretiens sociolinguistiques sont réalisés avec diverses techniques, soit pour étudier une communauté dans le contexte urbain (Labov, 1972), soit pour obtenir des informations sur le parler quotidien des individus (Milroy, 1980).

L’observation est une des techniques principales employées par les sociolinguistes lors des enquêtes menées sur le terrain. Aussi employée par les ethnographes sous le label d’“observation participante”, cette méthode est connue en sociolinguistique grâce aux travaux menés par Labov. Ce dernier problématise l’observation sociolinguistique sur le terrain en soulevant “le paradoxe de l’observateur”. Nous reviendrons sur ce sujet plus loin dans ce chapitre.

Parmi les critiques adresséesàla sociolinguistique, celle de ses carences dans l’explication des faits sociaux par une surestimation du “linguistique” est la plus forte. Ce problème ayant déjà été abordé plus haut en mentionnant la distinction entre les deux termes “sociolinguistique” et “sociologie de la langue”, nous n’y reviendrons pas. Nous aimerions toutefois apporter quelques réflexions récentes qui essaient de nous orienter vers une nouvelle sociolinguistique, une sociolinguistique de la globalisation et de l’hybridation des langues dans notre société qui posent de nouveaux défis. Pour reformuler les diverses problématiques qui résultent de ce phénomène, Blommaert (2010) propose un renouvèlement de l’approche sociolinguistique fondée sur la labilité des ressources langagières de notre ère contemporaine, avec un regard critique (néomarxiste),àla fois ethnographique et sociologique. Sa thèse est que l’accroissement de la mobilité augmente les inégalités socioéconomiques. Les pratiques langagières s’inscrivent dans un régime linguistique où les langues sont hiérarchisées selon leur valeur économique et politique. La trajectoire et la biographie linguistique des migrants révèlent des changements d’échelle de valeurs (par exemple, une variété d’anglais qui est en haut de l’échelle sur un territoire peut se trouver déclassée lors d’une migration). Le discours de Blommaert (2010) rejoint celui d’autres auteurs qui militent et articulent leurs réflexions autour de la postmodernité13 en sociolinguistique (Rampton, 2006 ; Heller, 1999).

1.2 Choix de la communauté indienne migrante

Parmi les différents groupes d’immigrants en Europe, la sélection de la communauté indienne s’est imposée en raison de notre appartenanceàcette communauté. Nous avons espéré que notre choix faciliterait, en premier lieu, la mise en relation avec des membres de ce groupe. De plus, nous considérons être mieux placé pour faire une étude sur cette communauté en raison du point de vue émique que nous pouvons construire, en grande partie parce que nous avons une expérience langagière similaireàcelle des personnes rencontrées. Milroy (1980 : 17) évoque l’avantage des enquêteurs qui entreprennent un projet de recherche sur leur communauté :

They insist on the importance of the linguistic investigator understanding the general norms and values of the community

Nous avons choisi des familles indiennes toutes issues de la même région hindiphone ; c’est- à-dire, les membres de ces familles, en particulier de la première génération, ont l’hindi dans leurs répertoires verbaux. Ce choix a été fait délibérément pour qu’en tant qu’enquêteur, dont l’hindi est la deuxième langue, nous communiquions sans difficulté avec les participants et puissions percevoir les différentes variétés de la langue hindie et des langues proches, telles que l’ourdou ou l’hindoustani, lors des interactions avec les participants. Ce partage du répertoire entre enquêteur et participants ne nécessite pas l’intervention d’autres acteurs tels que des interprètes ou des traducteurs. Cette nécessité d’être perçu comme un membre du groupe enquêté est également souligné par Labov dans son étude du Black English Vernacular. Il forme une équipe de linguistes et d’enquêteurs d’origine afro-américaine afin de mieux cerner les aspects linguistiques qui l’intéressent. Labov (1972 : xiv) justifie son choix avec le même argument que celui de Milroy cité ci-dessus : il faut des chercheurs « who know the culture of the inner city as full participants and share a deep understanding of it ».

1.2.1 Difficultés sur le terrain de la migration

Approcher une communauté migrante pour faire une étude de terrain n’est souvent pas facile (Deprez 1996 : 155). Il est fort probable que les enquêteurs rencontrent plusieurs problèmes sur le terrain pour accéder aux informations souhaitées. Le terrain de la migration est un lieu considéré comme potentiellement conflictuel en raison d’une idéologie langagière probablement différente entre la communauté migrante et les autorités gouvernementales. Il est vraisemblable que les migrants ne comprennent pas l’objet de l’étude entreprise ; ils peuvent interpréter le rôle des chercheurs comme un acte d’espionnage en tant qu’agents des instances officielles voulant cerner les pratiques et les attitudes langagières de familles immigrantes. Les chercheurs, en tant que membres d’une institution encadrée par l’État (l’université), peuvent être perçus comme des représentants de cet État et il est plausible que les migrants assimilent notre étudeàla politique linguistique nationale.

Le statut des chercheurs, vu comme insider ou outsider, influence également le type de rapport entre l’enquêté et les témoins. Nous le développerons de manière circonstanciée plus loin, mais notons que Hammersley et Atkinson (2007 : 87) relèvent cet aspect dans le travail de Beoku-Betts (1994) : « Beoku-Betts was able to draw on her racial background to build rapport with the Gullah women, but as an educated professional and university academic she was also sometimes positioned as an outsider ». Ainsi, comprend-on sans peine que, malgré les mêmes pratiques langagières et culturelles, et malgré une bonne relation entre participants et enquêteur, il est probable que les premiers ne se livrent pas complètement au second.

Si le partage de la langue et l’appartenanceàla même culture que les participants représentent un avantage certain ; il se peut que cela puisse joueràl’encontre de notre projet de recherche. Partageant implicitement les mêmes valeurs culturelles, nous nous trouvions en terrain connu chez les familles indiennes, et n’étions pas étonné par les calendriers, les statues des dieux, les sourates, la présence de plusieurs langues au sein de ces ménages, alors que des enquêteurs étrangersàla société indienne l’auraient certainement été. Par conséquent, nous n’avons pas été particulièrement attentifsàtous les détails sémiotiques au sein de chaque ménage des immigrants indiens. Par exemple, apercevant un calendrier de la religion sikhe accroché au mur dans lequel figure une image d’un gourou sikh, et dans lequel l’on trouve des extraits du livre sacré en pendjabi, nous nous sommes contenté de noter qu’il s’agissait d’un “calendrier religieux”. Le partage culturel implique aussi de partager les mêmes tabous conversationnels. En Inde, la religion ne peut faire partie des objets thématisés dans un échange. En tant qu’enquêteur indien, toute questionàpropos de la religion pouvait être interprétée comme une mise en cause de la religion des personnes qui nous recevaient. La corrélation entre langues et pratiques religieuses et culturelles n’avait pasàêtre thématisée, car elle faisait partie des connaissances partagées. Un chercheur étrangeràla culture indienne aurait posé davantage de questions sur chaque élément qui aurait probablement éveillé sa curiosité. Le statut de l’enquêteur (membre ou non de l’endogroupe) conditionne donc peu ou prou le recueil de données, que ces données soient de nature discursive ou résultante de l’observation.

Une deuxième dimension qui résulte du partage des implicites culturels est que le chercheur peut être tenté d’inférer des informations sur la base de ces implicites plutôt que sur le recueil de données proprement dit. Par exemple, si certains membres de la famille ne sont pas présents au moment de l’enquête sur le terrain, l’enquêteur peut déduire que les pratiques déclarées par les uns sont également celles des autres, en fonction de sa connaissance des règles d’interaction dans les familles indiennes. Nous avons évité tant que faire se peut une telle démarche en faisant reposer nos interprétations uniquement sur les données récoltées et non sur nos propres implicitations.

1.2.2 Procédure de repérage des familles indiennes en Europe

Le profil sociolinguistique visé pour la famille indienne est non seulement la présence de la langue hindie comme langue de communication familiale, mais aussi des origines dans le nord de l’Inde où l’hindi est une des langues officielles. Lors de la recherche des familles indiennes, nous avons rencontré des locuteurs indiens du sud de l’Inde, qui ont vécu au nord de l’Inde et qui parlent l’hindi couramment. Nous avons ensuite ajouté d’autres critères dans le profil souhaité de la famille indienne migrante, car nous voulions limiter notre étude aux locuteurs dont le répertoire verbal n’est pas constitué de langues de la famille dravidienne ou extra indo-européennes. Nous avons aussi cherché des couples linguistiquement endogames, l’endogamie linguistique et la région d’origine étant les paramètres déterminants souhaités dans le profil recherché.

La première démarche mise en œuvre dans la recherche de familles indiennes a été d’aller dans les restaurants indiens et de se renseigner auprès du personnel pour savoir s’il y avait des Indiens parmi leur clientèle ou s’ils pourraient eux-mêmes participeràl’étude. ÀGrenoble, nous sommes allé dans deux restaurants sans succès. Toutefois, lors d’une promenade au centre-ville de Grenoble en 2003, nous avons croisé une famille indienne dont le père nous a souri et après un bref échange de salutations, il nous a invité le lendemainàson domicile. C’est la famille sur laquelle un mémoire de master a été réalisé (Haque, 2006). Cette famille a donné son accord pour la suite de l’étude dans le cadre de la recherche doctorale. Nous l’appellerons dorénavant la FAM A.

La recherche d’autres familles indiennes n’a pas été simple et nous n’avons pas choisi les pays dans lesquels les familles migrantes vivaient. Il n’était pas facile de convaincre des participants bénévoles de s’engageràl’égard de notre étude. Nous voulions pouvoir compter sur leur disponibilité, non seulement lors de la collecte de données, mais aussi pendant leur analyse, ainsi que lors de la dissémination des résultatsàtravers des présentations et publications scientifiques.

Nous avons lancé un appel via le tableau d’affichage d’un site Internet14 pour essayer d’entrer en contact avec des familles indiennes en Europe. Cela n’a apporté aucun résultat. Nous avons ensuite envoyé un courrier électroniqueànos amis, en particulier en Europe, en espérant qu’ils comptent parmi leur entourage des familles indiennes. Nous n’avons reçu aucune réponse positive. Parmi les connaissances de la FAM A, la plupart des familles indiennes étaient du sud de l’Inde et ne correspondaient pas au profil souhaité.

Milroy (1980) explique dans son étude de casàBelfast comment le réseau de « friends of friends » le conduitàrencontrer de nouveaux participants. Comme leur nom a été suggéré par des amis ou au moins des membres du même réseau social, l’accueil est en général favorable, car les personnes sélectionnent leurs amis en fonction de l’intérêt supposé qu’ils pourraient manifester pour l’enquête envisagée. Nous nous sommes alors rappelé d’une connaissance en Inde qui, lors de notre séjouràNew Delhi, avait parlé de ses liens proches en Norvège. Nous l’avons contactée et avons pris les coordonnées de la famille qui habiteàTiller en Norvège. Cette famille indienne est notre FAM B. De manière toutàfait fortuite, nous avons appris par la suite que le père de cette famille, que nous ne connaissions pas, était en relation avec le nôtre, et la mère de la famille avait des connaissances lointaines du côté de notre mère. Sans doute, la relation entre cette famille et nos parents nous ont facilité la tâche pour les convaincre de participerànotre étude.

Au vu de la difficultéàtrouver des familles prêtesàs’engager dans l’étude, la FAM B nous a suggéré de l’entreprendre dans la famille de notre sœur résidantàHelsinki. Si au début de la recherche des familles indiennes en Europe, nous avions écarté l’idée d’inclure des membres de notre parenté dans l’étude, nous avons finalement opté pour cette solution, en désespoir de cause. Impliquer les membres de la famille met en danger l’objectivité de la recherche, nous y reviendrons plus loin. L’autre danger de cette procédure est de mettre en danger les relations familiales si l’enquête ne se déroule pas comme on l’avait envisagé. Toutefois, nous nous sommes rendu compte que plusieurs chercheurs ont recoursàleur famille pour récolter des données. Finocchiaro (2004) mène une enquête sur la diaspora italienne dans sa recherche doctorale, où les participants sont les familles de ses oncles et tantes dans trois pays d’émigration - États-Unis, France et Australie. Filipi (1994) étudie la compétence bilingue (italien/anglais) de son enfant avant qu’il ailleàl’école. Après quelques tergiversations, nous avons finalement abordé le sujet avec notre sœur, qui a accepté au nom de toute sa famille sans la moindre hésitation. Cette famille sera appelée comme FAM C.

Début 2008, nous avons fait une demande pour un séjour de recherche auprès des universités suédoises. La demande a été envoyéeàun organisme suédois, le Swedish Institute. Nous avons été invitéàl’université de Göteborg pour une durée de cinq mois, du mois d’aout au mois de décembre. Dans le cadre de ce séjour, il a été convenu avec la responsable qui nous a accueilli, Dr Anju Saxena, que nous entreprendrions la collecte de données dans une famille indienne installéeàGöteborg. Il était donc nécessaire de se mettre en relation avec une telle famille avant notre départ. Nous avons mis quelques annonces sur un site du réseau social Orkut, régi par Google. Quelques jours après le dépôt de l’annonce, nous avons été mis en contact par les autres membres de ces groupes avec un étudiant indien qui habitaitàGöteborg. Cet étudiant nous a présenté au père de la famille, que nous appellerons la FAM D, qui sera la quatrième et dernière de notre étude.

1.3 Instruments sociolinguistiques et ethnographiques dans la collecte de données

Nous présentons ci-après des instruments utilisés pour la collecte de données. Nous répartissons l’exploitation de ces outils en trois étapes : avant d’entrer sur le terrain, pendant la présence sur le terrain et après la période de terrain. Les deux premières comprennent différentes préparations de l’emploi des instruments et la dernière concerne le traitement et l’analyse des données recueillies.

1.3.1 Avant d’entrer sur le terrain
1.3.1 (i) Questionnaires

Deux questionnaires ont été réalisés au titre d’enquête préliminaire. Le premier a été conçu avec notre directrice de thèse (Q1), alors que le deuxième (QSFM) a été emprunté au Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population de l’université de Neuchâtel15. Les deux questionnaires peuvent être consultés plus loin dans les annexes (cf. Annexe 1 et 2, p. 279).

Ces questionnaires ont été utilisés comme un premier outil pour recueillir des informations sur les pratiques langagières et les attitudes linguistiques des membres des quatre familles immigrantes. Ce genre d’outil s’appuie sur des pratiques déclarées, et l’on connait les limites et inconvénients d’une telle méthode. Elle ne fournit pas des informations absolument fiables sur les informateurs et c’est pour cette raison que nous avons employé d’autres outils, dans le souci d’accroitre la crédibilité des informations recueillies. Toutefois, le questionnaire reste encore souvent le point de départ d’une investigation empirique. Autrefois envoyés par courrier (« postal questionnaire » chez Milroy et Gordon 2003 : 14), ils peuvent aujourd’hui l’être par le biais d’Internet (Murray and Simon, 1999 ; cité par Milroy et Gordon). C’est ce que nous avons fait en envoyant les questionnaires par courriel aux familles indiennes de Norvège et de Finlande, alors que les deux autres ont été réalisés en faceàface avec les membres de la famille.

Comme nous l’avons remarqué dans les passages précédents, la prise de contact avec les familles s’est faite soit en les rencontrant, dans le cas des FAM A et D, soit par téléphone et courriel dans le cas des FAM B et C. Il a donc été possible d’obtenir en amont quelques informations sur la langue première de nos participants ou sur d’autres langues apprises ou connues par ceux-ci. Ces langues nous ont renseigné sur la religion et la région d’origine de nos informateurs. En sus de ces informations, nous avons aussi noté la composition de chacun des foyers étudiés, l’origine culturelle et linguistique de la première génération et enfin la condition socioéconomique de celle-ci. Nous considérons que ces informations obtenues préalablementàla passation des questionnaires ont permis de donner un cadre aux représentations langagières et culturelles des participants. Nous nous appuyons sur ces informations pour adapter les questionnaires en fonction de la biographie, de la trajectoire et des ressources langagières de nos participants.

Les questionnaires ont été traduits du françaisàl’anglaisàl’exception de celui destinéàla FAM A, résidant en France. Cette famille avait déjà répondu au questionnaire Q1 en 2005, dans le cadre de notre mémoire de master. Nous l’avons sollicitéeànouveau en 2007 pour vérifier s’il y avait eu un changement dans ses choix et ses attitudes linguistiques. Les réponses des enfants des FAM B et C, âgés entre 3 et 10 ans, ont été probablement largement fournies par les parents. Nous leur avons conseillé de poser les questions aux enfants dans les langues qui leur convenaient. Dans le cas des FAM A et D, les enfants ont préféré répondre oralement aux questions.

1.3.2 Entrée sur le terrain

Après le recueil de données par questionnaires, vient l’entrée sur le terrain. Plusieurs méthodes et outils sont appliqués dans cette étape. Dans un premier temps, nous allons évoquer notre rôle sur le terrain. Comment sommes-nous vu par les participantsàl’enquête avant que nous commencionsàfaire une étude sur eux ? Ensuite, nous allons expliciter la spécificité de notre terrain d’enquête, quatre foyers de quatre familles indiennes migrantes en Europe. Dans un dernier temps, nous aborderons tous les outils que nous avons employés dans le recueil de données.

1.3.2 (i) Notre statut d’ insider ou outsider

Le débat sur l’importance et le rôle de l’ethnographe en tant qu’ insider/outsider sur le terrain d’enquête est abordé dans plusieurs ouvrages (Hammersley et Atkinson, 2007 ; Bonnet, 2008 ; Gold, 1958). Hammersley et Atkinson (2007 : 86-87) se réfèrentàStyles (1979 : 148) qui parle des « mythes » attribués au rôle d’ insider et outsider en ethnographie :

outsider myths assert that only outsiders can conduct valid research on a given group ; only outsiders, . . . possess the needed objectivity and emotional distance Analogously, insider myths assert that only insiders are capable of doing valid research in a particular group and that all outsiders are inherently incapable of appreciating the true character of the group’s life.

Un enquêteur outsider peut désigner celui qui ne connait pas le terrain et qui ne connait pas les habitudes culturelles et linguistiques de ses informateurs. Àl’opposé, un enquêteur insider est celui qui semble connaitre son terrain avant de s’y insérer. Aux yeux de Styles, le défi du chercheur insider est de parveniràconstruire un regard objectif et distancié, dans une relation affective positive avec les participants, alors que la principale difficulté pour l’enquêteur outsider réside dans sa capacitéàdégager les traits pertinents du groupe ciblé. Autrement dit, il s’agit de pouvoir construire le point de vue é tique pour le premier, é mique pour le second. Selon Gold (1958 : 221), les chercheurs sur le terrain courent un risque de « going native » qui peut leur faire perdre leurs perspectives et objectifs de recherche. Hammersley et Atkinson donnent l’exemple de Irwin (2006) qui a épousé un des participantsàson enquête de terrain (avant de divorcer !)16

Dans une communication sur le statut des insiders / outsiders, Bonnet (2008) narre ses expériences en tant qu’enquêteur blanc travaillant dans un ghetto noir près de New York. Il relève l’importance de la maitrise des codes, des conventions et des coutumes des enquêtés pour des chercheurs outsiders. D’après lui, un outsider peut ainsi neutraliser l’étrangeté17 et mobiliser d’autres identités que l’identité raciale18. Sur le rôle des insiders, Bonnet note que de nombreux auteurs reconnaissent l’importance de « faire partie d’un groupe ethnique ou racial pour réaliser un travail de terrain auprès de ce groupe »19. Il cite Zavella (1996) affirmant que les insiders « comprennent mieux la subtilité du langage, gagnent la confiance de leurs interlocuteurs plus facilement et formulent les problématiques plus respectueuses des communautés auxquelles ils appartiennent »20.

Dans les quatre familles indiennes immigrantes, notre positionnement était double. Nous étionsàla fois un insider du fait que nous venions de la même communauté indienne pour l’ensemble des enquêtés et nous étions aussi un outsider parce-que nous n’avions pas de lien familial (sauf avec la FAM B et FAM C) et que nous n’appartenions pas aux mêmes groupes linguistiques (nous ne parlons pas les mêmes langues premières que les membres des FAM A et D). Notre rôle peut être caractérisé comme un outsider-insider pour la FAM A et la FAM D alors qu’il peut être qualifié d’ insider pour la FAM B et la FAM C. Le rapport avec les familles en France et en Suède n’a jamais été assez proche pour que nous soyons convié dans leur foyer pour y séjourner une ou deux nuits afin de recueillir des données. Nous n’avons pas réussiànous mettre en contact avec deux enfants de la FAM D au cours d’enquêtes menées sur le terrain, malgré nos nombreuses demandes. Il a été aussi difficile d’établir des contacts en vue d’interviewer la fille ainée de la FAM A. Nous avons les informations sur ses pratiques langagièresàtravers les questionnaires, mais nous n’avons pas pu la voir, ni pour des entretiens, ni pour l’enregistrement de conversations entre membres de la famille. En ce qui concerne les cas de la FAM B et de la FAM C, nous avons su garder une distance adéquate pour rester dans le cadre de notre problématique de recherche. En revanche,àquelques reprises, nous avons remarqué ce processus de « going native », lors de notre participation aux conversations familiales. De fait, notre stratégie était de faire parler les enquêtés sur un sujet banal en prenant souvent la parole pour que l’attention de nos participants ne soit pas perturbée lors d’enregistrement des conversations par la présence du dictaphone. Nous étions aussi censé introduire les thèmes de la conversation afin de mettreàl’aise nos informateurs. En conséquence, il nous est apparu que nous avions monopolisé la parole un peu plus que requis.

1.3.3 Le terrain

Notre terrain principal est le foyer de chaque famille migrante indienne dans son pays de résidence. Les données déclaratives obtenues complètent, nuancent ou infirment les observations réalisées in situ, lors de nos visites au domicile des participants.

Nos premiers pas sur le terrain ont été réalisés au domicile de la FAM A, installéeàGrenoble depuis 2003. La famille habite dans un appartement pas très loin de la gare de Grenoble. Àl’entrée de l’appartement, il y a deux chambresàcoucher, uneàdroite et l’autreàgauche. Au fondàgauche se trouve la cuisine, au milieu un petit salon etàsa gauche, une autre chambre. Les rencontres avec la famille avaient lieu dans le salon, dans une chambreàcoucher et dans la cuisine. Le père loue deux pièces en face de l’immeuble où il séjourne. Ces pièces lui servent de bureau pour son entreprise d’import-export. Comme nous l’avons déjà signalé, des enregistrements de conversations familiales en 2004, 2005 et en 2006 ont été réalisés dans cette famille pour notre mémoire de master. Nous avons ainsi instauré une relation affective avec cette famille. Le père nous a présentéàses enfants comme un oncle21. Àplusieurs reprises, nous sommes allé voir le pèreàson bureau. De nombreuses rencontres avec les parents ont permis de bien renseigner les pratiques langagières familiales. Nous avons été également invité au foyeràl’occasion des fêtes religieuses. Dans le cadre de notre projet de thèse, nous avons eu l’accord familial pour recueillir des données entre janvier 2007 et avril 2008. Suite au décès du père en 2008, et du fait que la mère et les enfants habitaient souvent en Inde, nous avons perdu le contact avec cette famille ; contact qui a pu être renoué partiellement via Facebook avec le deuxième enfant de la famille. Facebook se révélant un outil pour la collecte de données, nous y reviendrons plus loin dans ce chapitre. En somme, nous avons réalisé une étude longitudinale de six ans sur la FAM A. Depuis 2007, nous avons suivi les pratiques langagières du deuxième enfant de la famille au travers de ses publications de commentaires, d’images sonores et vidéos sur Facebook.

Notre deuxième terrain est constitué par le foyer de la FAM B en Norvège. Au mois de septembre 2007, nous avons sollicité le père de cette famille pour qu’il nous accorde la permission d’enregistrer les entretiens et des conversations familiales au sein de leur domicile. Nous avons aussi souhaité dormiràleur domicile lors de notre séjouràTiller. La famille nous a accueilli chez elle au début de la deuxième semaine du mois de septembre 2007 pour deux nuits. C’est un endroit calme, particulièrement résidentiel, avec une forte présence de la communauté vietnamienne. Les enfants vontàl’écoleàTrondheim et le père y travaille également. La mère fait ses courses et prend un cours de norvégienàTrondheim. La maison est grande, elle se compose d’un rez-de-chaussée, d’un étage et d’un sous-sol. Ce dernier est composé d’une grande salle, de la chambre du deuxième enfant et d’une salle de bains. La famille dine dans cette salle, sur une grande table basse entourée de canapés. Au fond de la salle, un grand écran plasma est accroché au mur ; la famille y regarde la télévision en discutant entre eux lors du repas du soir. D’après le père, les enfants, notamment les garçons, jouent avec la console Playstation sur ce même téléviseur. Au rez-de- chaussée, le grand salon avec des canapés s’ouvre sur une cuisine. Il y a aussi une télévisionàcôté de la tableàmanger. La famille prend son petit-déjeuner dans ce salon. Nous n’avons pas eu l’occasion d’aller au premier étage de la maison où il y avait les chambresàcoucher de la plupart des membres de la famille. La famille ne nous a pas proposé de visiter la maison et nous ne l’avons pas demandé, jugeant que cela n’était pas nécessaire. Nous nous sommes entretenus avec trois membres de la famille et trois corpus de conversations familiales ont été réalisés au sein de la maison. Le recueil de données s’est effectué sur deux jours ; cette étude peut être considérée comme synchronique par rapportàla dimension longitudinale de celle de la FAM A. Sans financement, nous ne pouvions pas rester plus longtemps en Norvège. Nous suivons les deux garçons et le père par le biais de Facebook et avons échangé quelques courriels avec le père au sujet de notre thèse.

Après notre bref séjour en Norvège, nous nous sommes dirigé vers la Finlande où la FAM C nous attendait. ÀHelsinki, nous avons séjourné trois nuits. La famille habite dans un appartement sis dans le quartier chic de Töölo. Il y a un grand salon, une grande chambre et une cuisine. Lors de notre séjour, nous nous sommes entretenus avec le père, la mère et le fils ainé. Trois corpus de conversations familiales ont été réalisés pendant trois jours. Ce recueil de données a été effectué lors de notre première visite en 2007. Àl’occasion d’un colloque en juin 2008àl’université de Jyväskylä, nous avons eu l’opportunité de passer deux nuitsàHelsinki dans le foyer de la FAM C pour recueillir de nouvelles données. Nous nous sommes entretenuànouveau avec le fils ainé et la mère, et avons enregistré une conversation familiale pendant cette visite. En 2009, grâceàla bourse du CIMO Fellowship22, nous avons pu faire un séjour de rechercheàl’université de Tampere pour une durée de quinze mois. Nous avons ainsi rendu visite maintes foisàla FAM C entre janvier 2009 et juin 2010. Àchaque visite, nous avons pris soin de noter les éventuels changements intervenus dans les pratiques langagières, la situation socioéconomique et la politique linguistique de la famille. Les parents étant inscrits sur Facebook, nous les suivons sur ce réseau social. Notre relation familiale assez proche avec les membres de cette famille a facilité notre enquête. Appartenantàla même fratrie que la mère des enfants, nous connaissons bien sa trajectoire et sa biographie linguistiques. Nous pouvons qualifier cette étude de terrain comme une étude diachronique où les membres sont enquêtés sur une longue durée d’environ deux ans et demi.

Notre étude sur la famille D en Suède a démarré en 2008. Les parents sont des commerçants qui tiennent un petit supermarché dans la ville de Göteborg. Ce magasin, situé dans un quartier calme, vend surtout des produits alimentaires. Nous avons mené l’entretien avec le père, la mère et les enfants dans ce magasin. La maison de cette famille estàenviron 15 minutes de Göteborg en voiture. Nous n’avons pas été invitéàmener l’enquête au sein du foyer. Durant les cinq mois de notre séjouràGöteborg, nous sommes allé plusieurs fois au magasin. Les parents de la FAM D travaillentàpeu près dix heures par jour dans leur commerce. Il était alors difficile pour les parents de nous accorder du temps. La fille ainée de la famille inscrite sur Facebook nous a donné son accord pour que nous la suivions.

1.3.4 Outils déployés sur le terrain

Le terrain en général, mais particulièrement familial, constitue une mine d’informations pour les enquêteurs qui s’y confrontent. Ce n’est pas une tâche facile de saisir les nombreuses informations qui affleurent lors des activités banales se déroulant au cours du recueil de données. Par exemple, lors d’une conversation familiale, les informations non-verbales sont cruciales, mais n’apparaitront pas dans l’enregistrement. Il faudrait les retenir, car elles sont susceptibles de fournir des données importantes pour valider les pratiques langagières des membres de la famille. L’enquêteur est donc invitéàmettre en œuvre des techniques d’observation. Nous avons expliqué aux participants les trois étapes de notre recueil de données : (i) le questionnaire (ii) l’enregistrement audio des entretiens et (iii) l’enregistrement audio de conversations quotidiennes entre les membres de la famille. Voici les différents instruments et méthodes qui ont été utilisés pour le recueil et l’analyse des données :

1.3.4 (i) Questionnaire sur le terrain

Comme nous l’avons écrit plus haut, seules les FAM A et D ont répondu aux questionnaires oralement pendant notre présenceàleur domicile ou sur leur lieu de travail. Dans le cas de la FAM A, suite au séjour de la mère et des enfants en Inde en 2005, il a été difficile de recueillir des données pour tous les membres de la famille. Alors que nous avons pu rencontrer le pèreàson domicile, il a fallu attendre les vacances scolaires indiennes pour rencontrer les autres participants.

Au sein du foyer de la FAM D, il n’était pas facile d’obtenir un rendez-vous pour faire remplir les questionnaires, en raison de l’emploi du temps assez chargé des parents, évoqué plus haut. Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec la fille ainée et le cadet de la famille, qui ont répondu au questionnaire oralement. Quant aux deux autres enfants que nous n’avons pas pu rencontrer, la fille ainée nous a suggéré d’enquêter elle-même sur les pratiques et les attitudes linguistiques de ses deux sœurs, et elle déclareàce propos :

(1)23 You can write the same stuff for both of them. It’s all same.

Nous avons donc inféré que toute la fratrie de la FAM D avaitàpeu près les mêmes pratiques langagières. Toutefois, nous prenons cette déclaration avec une certaine méfiance, puisqu’elle n’a pu être vérifiée empiriquement.

1.3.4 (ii) Notes de terrain

Le journal de terrain, ou plus précisément les notes de terrain, est un outil important tant pour la description des évènements et des endroits visités que pour se rappeler le plus fidèlement possible les éléments exacts lors de l’analyse des données.

Nous avons essayé de prendre des notes lors de chacune de nos visites au foyer des familles migrantes, ou sur leur lieu de travail. Les notes sont manuscrites en anglais ou en français. Ces informations ont été notées sur un cahier pendant l’entretien et l’enregistrement des conversations familiales. Elles ont été ensuite retranscrites sur ordinateur et classifiées séparément pour chaque famille. Nous avons été attentifàce que préconise Brewer (2005 : 88),àsavoir qu’il ne faut pas confondre deux types de notes de terrain, l’un appelé « substantive field notes », c’est-à-dire la prise en notes de ce que l’on voit (a vu) et de ce qu’on entend (a entendu) et l’autre, appelé « analytic field notes », qui correspondàl’analyse des premières. Nous avons ainsi constitué deux fichiers pour chaque famille et numéroté chaque note substantive avec sa note analytique correspondante.

1.3.4 (iii) Marquage linguistique familial

Avant d’entamer les entretiens, nous avons remarqué qu’il y avait un grand nombre d’informationsàrecueillir sur le terrain. Elles donnent des indices sur les pratiques langagières des participants. Nous parlerons ici d’une méthode d’analyse et d’observation qu’on appellera “marquage linguistique familial”. Cette méthode est inspirée d’une méthode ethnographique appelée « Outcropping24 ». Fetterman (1998 : 57) explique que ce terme renvoieàtoutes les informations significatives qui peuvent attirer l’œil du chercheur. Il cite quelques exemples dans le contexte d’une recherche ethnographique dans un quartier urbain, où ce qui affleure sont « skyscrapers, burned-out buildings, graffiti, the smell of urine on city streets . . . ». En procédant ainsi, d’après Fetterman, « researcher can quickly estimate the relative wealth or poverty of an area from these outcroppings »25. C’est en ce sens que nous pouvons appliquer cette approche dans le souci d’affiner notre investigation, c’est-à-dire, en relevant la présence de tout le marquage linguistique que l’on peut remarquer dans un foyer. Par exemple, la FAM C n’a pas déclaré dans les questionnaires avoir une connaissance de la langue arabe ; elle ne mentionne pas la langue du Coran comme une des langues dans son répertoire. Lors de notre visite dans son appartementàHelsinki, nous avons découvert des versets coraniques gravés sur un objet de décoration posé sur le téléviseur. Au domicile de la FAM A en France, nous avons remarqué plusieurs vidéocassettes de nature religieuse, en particulier sur Ramayana et Mahabharat, les deux grandes épopées de la religion hindoue. Dans le supermarché où travaillent les parentsàGöteborg, nous avons remarqué la présence de calendriers avec l’image d’un gourou de la religion sikhe. Près de la caisse, nous avons repéré d’autres objets qui attestent l’affiliationàune croyance particulière. Ce marquage linguistique peut être un outil capital pour cerner l’identité et les pratiques langagières familiales dans un foyer.

1.3.4 (iv) Entretien avec les participants

L’entretien avec nos enquêtés constitue l’étape la plus importante parmi tous les modes de production de données. Il consisteàcollecter des informations biographiques ainsi qu’à confirmer les informations recueillies dans les questionnaires. Nous cherchons égalementàexplorer tous les thèmes qui concernent directement notre projet de recherche, en particulier les pratiques et les attitudes langagières telles qu’elles apparaissent dans les représentations qu’on peut rassembler sous le terme d’idéologie, selon Blanchet et Gotman (2005 : 25).

Labov (1976) a montré qu’une grande partie des données pertinentes pour une analyse sociolinguistique peut être extraite des conversations ordinaires entre les membres d’un groupe. L’une des situations constatée est la modification de la façon de parler des participants lorsqu’ils s’aperçoivent que leurs énoncés sont enregistrés ou observés. Labov appelle cette situation « le paradoxe de l’observateur ». Comment savoir la manière dont les gens parlent quand ils ne sont pas observés ? L’entretien sociolinguistique peut atténuer ce paradoxe, comme le remarque Labov (1976 : 290) dans la mesure où l’enquêté, entrainé par son propre discours ou récit, peut oublier l’enregistreur.

Nous tenonsàpréciser que notre mission n’était pas de faire émerger le vernaculaire de nos participants lors des entretiens, mais qu’il s’agissait d’obtenir des informations sur les pratiques et les attitudes linguistiques en mettant en place un cadre informel, dans la langue que les informateurs pratiquent quotidiennement en famille. Du point de vue ethnographique, Olivier de Sardan (1995) note l’importance de réduire l’artificialité de la situation d’entretien. Quand l’interviewé ne comprend pas très bien ce que veut l’enquêteur, ce qu’il va faire des paroles enregistrées, il ressent de la vulnérabilité et les informations qu’ils donnent peuvent être biaisées. Nous avons remarqué cette attitude chez le père de la FAM D qui, au début de notre entretien, nous donne des informations ambigües. Pour diminuer cette crainte faceàl’enquêteur, nous avons pris le rôle de l’“étranger perdu”. En posant des questions pratiques autour de l’obtention du “titre de séjour”, ou de “comment trouver un petit-boulot”, ou encore “comment appeler moins cher en Inde”, “où acheter des produits alimentaires indiens” etc. nous avons suscité l’intérêt des enquêtés. Ces derniers se sentent alors dans un rôle d’accompagnateur de l’“étudiant/étranger/indien”, ce qui est notre cas en Europe. Dans le cas des FAM B et C en Norvège et en Finlande, le même genre de questions a été posé aux parents, malgré notre lien familial, simplement pour leur montrer que nous prenions en compte leurs avis sur les choses banales du quotidien et pour mettre ainsi en place un cadre favorableàl’obtention d’informations fiables, d’une manière naturelle, dès que nous abordions les questions liéesànotre présence sur le terrain. Olivier de Sardan (1995 : 40) en citant Bouju (1990 : 161) caractérise ainsi cette posture de l’enquêteur un peu perdu : « plus on a le sentiment d’avoir affaireàun étranger incompétent, plus on peut lui raconter des histoires ».

Le guide d’entretien élaboré dans le cadre du PNR 56 (cf. note15, p. 31) nous a servi de base, mais nous l’avons adapté pour notre propre terrain (cf. Annexe 3 et 4, parties modifiées en italiques). L’appareil que nous avons utilisé pour l’enregistrement des interviews et des conversations familiales était un enregistreur vocal numérique très léger (54 grammes avec la pile). Ayant une très bonne qualité technique, cet appareil ne nécessite pas d’avoir recoursàun microphone.

Lors de l’entretien, nous avions une copie du guide, mais nous avons préféré ne pas suivre strictement l’ordre des questions et laisser les participants mener la discussion avec leurs réponses. Nous posions des questions qui étaient appropriées et en lien avec leurs réponses, cela facilitant l’enchainement de la discussion, les informations sont obtenues de manières naturelles et certainement plus complètes. Nous n’avons pas hésité non plusàdonner notre avis sur un certain sujet au milieu de la discussion quand les participants nous retournaient les questions, “et vous ? Qu’en pensez-vous ?”. Schilling-Estes (2007 : 181) note les mêmes tendances auprès des participants lors de son enquête de terrain qui, une foisàl’aise avec l’enquêteur, lui posent des questions sur « schooling, personal interest, etc. ».

[...]


1 Titre du mémoire : Choix ou alternance des langues au sein de la famille indienne immigrée en France. 10

2 Cf. Jeannot et al. (2011), Retour sur le débat autour de l’identiténationale en France : quelles places pour quelle(s) langue(s) ?

3 Site Internet du réseau social http://fr-fr.facebook.com/, [réf. du 12 mars 2012].

4 (i) 2007 - Pratiques langagières des familles indiennes migrantes en Europe : Un zoom sur les politiques linguistiques familiales et nationales, University of Neuchâtel. (ii) 2008 - Language Practices and Language Transmission in Indian Families across Europe : A sociolinguistic and ethnographic case study, University of Gothenburg. (iii) 2009 - A case study of language practices among migrant Indian families in four cities of Europe, University of Tampere.

5 Ibid., p. 164.

6 Le terme “particularité approfondie” est empruntéàSimons (2009). C’est notre traduction de « In-depth particularization ».

7 Ibid.

8 Ibid., p. 170.

9 op., cit., p. 240.

10 Ibid., p. 93.

11 Ibid.

12 Ibid., p. 96.

13 Il est difficile de donner une définition précise de la postmodernité, ou « Late Modernity » comme l’appelle Rampton (2006) ; nous nous appuyons sur un concept développé en sociologie. Contrairementàce que l’on pourrait penser, la postmodernité ne vient pas après la modernité ou n’est pas un terme qui signifie « une certaine fin de la modernité » (Berten, 1991 : 84). Nous allons tenter de décrire ces termesàtravers des périodes, c’est-à-dire, si la modernité en Occident renvoieàl’essor de l’industrialisation, la postmodernité dans la même société signifierait une sorte de désenchantement face au progrès. En Europe, ce dernier se situerait sans doute dans l’ère du postmoderne qui succèdeàune société industrialisée, alors que dans les autres parties du monde, la modernité persiste comme dans les pays asiatiques, notamment la Chine. On utilisera aussi la notion d’économie traditionnelle, dans laquelle il n’y a pas de distinction entre le passé, le présent et l’avenir. Ce type de société existe aussi sur la planète lorsque les gens vivent complètement isolés d’une société de la technologie. On peut, pour exemple, citer plusieurs centaines de tribus dans les forêtsàtravers le monde. Dans l’ère contemporaine, on trouve alors trois types de sociétés : traditionnelle - pas de notion de progrès, modernité - désir du progrès, postmodernité - une perte de confiance dans le progrès. La sociolinguistique postmoderne que Blommaert (2009, 2010, 2011) aborde dans ses nombreux travaux s’ancre autour de problématiques où les langues sont perçues comme un outil de pouvoir dans un monde globalisé en plein désarroi.

14 http://linguistlist.org/people/notice/browse-notice.cfm, [réf. du 27 octobre 2010].

15 Questionnaire élaboré dans le cadre d’un projet sur la transmission langagière intergénérationnelle de la langue d’origine dans des familles migrantes d’origine espagnole et italienne (PNR56 “Diversitédes langues et compétences linguistiques en Suisse”).

16 op. cit., p. 214.

17 Par étrangeté, l’auteur entend des « problématiques de l’accès au terrain, comme l’incommunicabilité des mondes vécus et les difficultésànouer la confiance ». Alors que Bonnet n’emploie pas le terme outsider dans son article, nous pensons que l’étrangeté renvoie aux problèmes que peuvent rencontrer les outsiders de par leur manque de connaissance du terrain.

18 Ibid., p. 68.

19 Ibid.

20 Ibid., p. 59.

21 Les Indiens sont réputés pour attribuer un lien de parentéàune personne étrangèreàla famille en vue de réduire la distance sociale. Cette attribution peut être vue comme un signe de politesse, voire un rite de passage qui signifie que “l’étranger” est le bienvenu. De notre côté, nous appelons le père bhai (frère en hindi/ourdou) et la mère bhabhi (la femme du frère ainé en hindi/ourdou). Il en va de même pour la FAM Dàlaquelle nous avons été présenté comme uncle aux enfants par les parents.

22 http://www.cimo.fi/Resource.phx/cimo/services/scholarships.htx, [réf. du 16 septembre 2010]. 36

23 Tous les extraits concernant nos participants sont numérotés.

24 La traduction en français pourrait être affleurement, mais nous préférons garder le terme en anglais.

25 Ibid., p. 58.

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Titre: Etude de cas sociolinguistique et ethnographique de quatre familles indiennes immigrantes en Europe