Chargement...

En quoi, dans la grande création artistique, l'œuvre transcende-t-elle la psychologie de son auteur?

Exposé Écrit pour un Séminaire / Cours 2010 7 Pages

Psychologie - Divers

Extrait

La création artistique existe depuis le commencement et a toujours, à partir de ce moment, accompagné l’homme. On la trouve dans divers domaines, tels que la poésie, la peinture, la sculpture, la littérature et bien d’autres encore. Elle a permis à l’être humain de s’exprimer de manière concrète, comme moyen pour dévoiler ses sentiments ou comme planche de salut. Mais jusqu’où la création a-t’elle donné la possibilité à l’homme, de par son œuvre, de transcender sa propre psychologie? Cette question est celle qui nous intéresse: l’art comme moyen de se sublimer, de dépasser sa propre création.À la lumière de grands personnages tels queSigmund Freud ou Franz Kafka, nous aborderons le thème de la grande création artistique, dans laquelle l’œuvre transcende la psychologie de son auteur, à partir de deux notions essentielles: la névrose et la sexualité.

Dans son Journal intime, Franz Kafka émet une théorie selon laquelle le processus créateur se déroule en trois étapes. Tout d’abord, c’est le temps de l’impuissance et de l’anéantissement psychologique de l’écrivain. C’est à partir de sa souffrance personnelle qu’il va créer une œuvre. Il n’écrit pas pour se divertir mais bien parce qu’il trouve au sein de la littérature l’issue de son impasse. C’est dans la perspective de se dépasser qu’il va transformer le négatif, son impasse, en positif, l’œuvre. Ensuite vient le saut créateur, qui résulte de la décision de l’écrivain. Ce pas constitue le moment décisif où l’artiste s’élance pour créer. Cette seconde étape est la plus importante, c’est elle qui déclenche l’ensemble du processus de création. Enfin apparait le moment créateur, celui qui rend réellement l’œuvre existante. Cette œuvre représente le refuge du romancier, un lieu où il peut se défaire de son impuissance et de ses désirs. Elle est une échappatoire à tous les maux de l’écrivain, et elle reflète de manière indirecte une part de la psychologie de l’artiste.[1]

Kafka parle du saut créateur comme étant un saut vers l’œuvre, où le retour complet à la vie réelle est impossible. Ce saut est ontologique, il part d’un univers impersonnel, le monde réel, vers un domaine personnel, propre à l’homme. Lorsque l’étape est franchie, le romancier ne peut revenir en arrière, et c’est ce qui donne son importance à l’œuvre.Pour Kafka, sauter nécessite d’affronter le vide en se jetant soi-même en avant de soi.[2] Il faut que l’artiste se montre à la hauteur de l’œuvre. Miguel de Cervantes avait fait ce saut lorsqu’il décida de créer Don Quichotte. Après des années d’emprisonnement, il a utilisé l’œuvre pour exprimer sa soif et son manque de liberté. Si son œuvre ne fut pas un grand succès à son époque, elle lui aura toutefois permis de faire ressortir sa douloureuse expérience.

Cependant, Freud fut réellement le premier à s’intéresser à la création artistique, en tant que psychanalyste.[3] Dans son ouvrage Ma vie et la psychanalyse, il perçoit l’imagination comme un moyen de satisfaire les instincts que nous devons abandonner dans le monde réel. Il fait un parallèle entre l’artiste et le névrosé, mais émet toutefois une nuance. Les deux sont déçus par la réalité mais l’artiste, contrairement au névrosé, parvient à se maintenir dans le réel.

«On était ainsi conduit à aborder l’analyse de la production littéraire et artistique en général. On reconnut que le royaume de l’imagination était une réserve organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il fallait renoncer dans la vie réelle. L’artiste comme le névrosé se retire loin de la réalité décevante dans ce monde imaginaire, mais contrairement au névrosé il sait trouver le chemin du retour et reprendre pied dans la réalité.»[4]

Il rapproche également l’écrivain et le névrosé au niveau de la pensée imaginaire. D’une part, pour satisfaire ses pulsions, le névrosé va trouver refuge dans le fantasme, puisque celui-ci sert à combler en imagination des désirs cachés.D’autre part, l’écrivain va se pencher sur un objet réel: l’œuvre. C’est-à-dire que l’écrivain, au lieu de refouler ses désirs va tenter de créer une œuvre.[5] C’est pourquoi il insiste sur le fait que «les œuvres d’art sontles satisfactions imaginaires de désirs inconscients»[6] de l’artiste.Par l’œuvre, l’artiste parvient, au contraire du névrosé, à combler des désirs dont il n’est pas conscient. L’œuvre permet donc à l’artiste de manifester les besoins et les désirs qui lui sont proscrits dans le monde réel, sans pour autant se séparer totalement de celui-ci,au contraire du névrosé qui n’en fait plus partie du tout. Elle fait ressortir les aspirations inconscientes de l’écrivain, lui offrant ainsi la possibilité de se détacher de ses frustrations.

Aussi, dans un sens, Freud envie l’écrivain puisque ce dernier serait capable de parvenir à une concrétisation précise et immédiate du processus psychologique profond. Il considère que la littérature a une valeur épistémologique, et qu’elle constitue le laboratoire permettant de connaître les processus inconscients.Il distingue en effet le travail de l’artiste et celui du psychologue. Le premier met en avant un savoir intuitif et valable, qui s’exprime artistiquement. Le deuxième, quant à lui, implique un savoir conscient et réfléchi, acquis grâce à une lente démarche théorique et pratique.L’écrivain aurait de cette manière une prédisposition à la connaissance des mécanismes psychologiques. Il serait apte, de part son don artistique, à trouver une échappatoire à ses névroses.

Freud pointe également une différence entre l’artiste et le névrosé au niveau du savoir.[7] En effet, si pour le malade il y a un refoulement, chez l’artiste le savoir n’est pas refoulé puisque ce dernier «s’il possède le don artistique, […], il peut, au lieu de symptômes, transformer ses rêves en créations esthétiques. Ainsi trouve-t-il par ce détour un rapport avec la réalité.»[8].Tout comme le dit Kafka, le romancier doit oser se projeter vers l’œuvre. Ce saut créateur ne se trouve pas à la portée du commun des mortels, seul l’artiste est capable et l’effectuer. C’est ce qui distingue en majeure partie l’écrivain et le névrosé, ce dernier étant incapable de sauter vers l’œuvre.

En ce qui concerne la névrose, elle est en relation étroite avec la sexualité. En effet, dans son œuvre Cinq leçons sur la psychanalyse, Freud constate que la névrose peut être associée au besoin de manifester sa sexualité. Celle-ci rejoint doncle principe créateur, puisque c’est par l’intermédiaire de l’imagination que l’artiste parvient à se créer une autre réalité, et à satisfaire ses pulsions. Par la création artistique, l’artiste peut exprimer sa sexualité et ses désirs de manière plus libre que dans la vie réelle.

«Les hommes tombent malades quand, par suite d’obstacles extérieurs ou d’une adaptation insuffisante, la satisfaction de leurs besoins érotiques leur est refusée dans la réalité. Nous voyons alors qu’ils se réfugient dans la maladie, afin de pouvoir, grâce à elle, obtenir les plaisirs que la vie leur refuse»[9].

De plus, il existerait un facteur phylogénétique de la sexualité. C’est-à-dire que «la vie sexuelle ne se développe pas d’un seul tenant, de ses débuts à la maturité, mais connait, après un premier épanouissement qui s’étend jusqu’à la cinquième année, une énergique interruption, pour reprendre ensuite à la puberté, et renouer avec ses débuts de l’enfance»[10].Tout être humain ressent, à un moment ou à une autre de son existence, la nécessité de se libérer sexuellement. Lorsqu’il ne peut y avoir de soulagement physique par rapport à cette sexualité, le désir est refoulé psychologiquement. La névrose apparait lorsqu’il existe une pression au niveau de certains désirs refoulés. Aussi, afin de se libérer de ses aspirations sexuelles, l’artiste utilise un objet. Cet objet est l’œuvre qu’il crée, et qui lui permet de mener ses souhaits à bien, dans une toute autre réalité beaucoup plus permissible.[11] Cependant,la sexualité n’est pas un instinct et ne peut être réduite à la maturation physiologique. Elle est plutôt une pulsion. Il y a deux types de pulsion, la pulsion sexuelle et celle d’autoconservation. La première requiert la recherche d’un moyen capable de faire ressortir les besoins sexuels propres à l’individu. La seconde, au contraire, constitue un mécanisme de défense du psychisme de l’individu afin de rester en concordance avec les normes qu’impose la réalité. Dans la santé mentale, les deux pulsions sont liées l’une à l’autre.

Ainsi, chez l’individu, le «ça» et le «moi» sont intimement liés, et se rattachent à l’influence du monde extérieur. Si le «ça» représente la partie pulsionnelle de la psyché humaine et n’est régit que par le principe de plaisir, puisqu’il ne connait ni normes ni réalité, le «moi» se consacre quant à lui à l’adaptation à la réalité des désirs et des pulsions de l’individu.[12] Le «moi» a donc le pouvoir de mettre en place la réalisation ou l’interruption d’une pulsion liée à la sexualité. Elle peut refouler un désir humain incompatible avec le monde réel. C’est pourquoi, lorsqu’une pulsion sexuelle est rejetée par le “moi”, la seule issue est de trouver un compromis entre le retour de ce qui a été refoulé et le “moi” qui se défend, qui apparait alors sous forme de symptôme.[13]

«En considération des dangers de la réalité, le moi est contraint à se mettre en position de défense contre certaines motions pulsionnelles du ça, et à les traiter comme des dangers. Mais le moi ne peut se protéger contre les dangers pulsionnels intérieurs de manière aussi efficace que contre un fragment de la réalité extérieure. En effet, lié lui-même intimement au ça, il ne peut se défendre contre le danger pulsionnel qu’en restreignant sa propre organisation et en tolérant la formation de symptôme en contrepartie des dommages qu’il cause à la pulsion»[14].

En effet, l’appareil psychique de chacun a pour but d’atteindre un certain plaisir. Le problème réside dans le fait que la réalité lui empêche de consentir aux désirs de l’individu. C’est pourquoi le «moi»se doit de refouler le principe du plaisir, afin de correspondre au principe de réalité. Cependant il peut se produire que les pulsions sexuelles soient trop importantes et qu’elles finissent par l’emporter sur ce principe de réalité, nuisant ainsi à l’organisme. L’œuvre apparait donc comme une thérapie, un moyen de contrer un incessant refoulement ou, au contraire, une expression exagérée des aspirations sexuelles.

[...]


[1] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[2] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[3] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[4] FREUD S., Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1972.

[5] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[6] FREUD S., Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1972.

[7] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[8] FREUD S., Cinq leçons sur la psychanalyse, Ed. Payot, Paris, 1971, p.60.

[9] FREUD S., Cinq leçons sur la psychanalyse, Ed. Payot, Paris, 1971, p.58.

[10] FREUD S., Psychanalyse, Presses Universitaires de France, France, 1975, p. 101.

[11] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%87a_%28psychanalyse%29(09/01/2010)

[13] Cfr. Cours de Mr. Lekeuche (PSY 1404).

[14] FREUD S., Psychanalyse, Presses Universitaires de France, France, 1975, p.102.

Résumé des informations

Pages
7
Année
2010
ISBN (ebook)
9783656188124
Taille d'un fichier
516 KB
Langue
Français
N° de catalogue
v193675
Institution / Université
University of Louvain
Note
18/20
mots-clé
œuvre

Auteur

Partager

Précédent

Titre: En quoi, dans la grande création artistique, l'œuvre transcende-t-elle la psychologie de son auteur?